Quand la chine change le monde
Erik Izraelewicz
Directeur de la Rédaction du Journal les Echos
Introduction
A l'invitation de L'Union des Industries et Métiers de la Métallurgie de la
Région Havraise Erik IZRAELVEWICZ, directeur de la rédaction des Echos, a animé
une conférence intitulée : Quand la chine change le monde.
Erik IZRAELEWICZ explique, en introduction, qu'un journaliste a pour mission
de mettre en évidence les grands mouvements de nos sociétés. A l'aube du XXI
ème siècle, le retour de la Chine dans le concert des grandes nations industrielles
constitue un de ces grands mouvements.
Le réveil d'un géant
En 1820 la Chine était la 1ère puissance économique mondiale et également une
puissance technologique et maritime. Par exemple le papier, la boussole ont
été inventés par les chinois.
Les révolutions industrielles de la fin du XIX ème siècle et du XX siècle ont
permis aux économies européennes et nord américaines de décoller; le poids de
la Chine s'est amoindri jusqu'à ne peser que 1% du PIB de l'économie mondiale
en 1970.
En 1976, constatant l'échec du communisme en matière économique, le successeur
de Mao Zedong, Deng Xio Ping, a libéralisé doucement l'agriculture (lopin de
terre privé) puis il a progressivement étendu cette libéralisation à l'ensemble
de l'économie chinoise en créant des zones économiques spéciales qui se sont
développées dans la Chine entière.
Et c'est ainsi que la Chine a entamé sa propre révolution industrielle.
Les 1er effets du décollage économique
Le PIB chinois a été multiplié par 5 en 25 ans, il représente désormais 4
à 5% du PIB mondial. En 1980 le revenu annuel par habitant était de 200 dollars
aujourd'hui il est de 1000 dollars (en France il s'élève à 24 000 dollars).
A titre d'exemple, la ville de Shanghaï s'est transformée en 15 ans en construisant
l'équivalent d'un Manhattan tous les 5 ans. Aujourd'hui Shanghaï compte 4000
tours, son aéroport est le plus moderne du monde et un TGV permet de parcourir
les 35 kilomètres de l'aéroport au centre-ville en 7 minutes.
2 particularités au décollage chinois
Son gigantisme : 1,3 milliard d'habitants représentant 20% de
la population mondiale. Jamais un pays aussi grand n'avait décollé. Des marchés
restreints en France prennent une autre dimension en Chine. Par exemple la population
des pianistes en Chine est de 60 millions. De même l'année 2005 verra l'inauguration
de 40 aéroports internationaux tandis que le nombre de morts sur les routes
chinoises est de 100 000. Ces quelques exemples chiffrés donnent une idée du
gigantisme chinois.
La période du décollage : La Chine décolle à l'époque du net
et du jet (avion) : Internet et l'avion raccourcissent chacun les distances
et amplifient encore le décollage. Leur révolution industrielle se développe
beaucoup plus vite que la nôtre.
Prenons l'exemple de l'urbanisation : 40 % de la population chinoise s'est urbanisée
en seulement 25 ans, soit en deux fois moins de temps qu'en France pour atteindre
ce même pourcentage.
Mais le moteur de cet " avion " est un système économique hybride situé entre
le communisme et l'économie de marché. L'Etat central reste extrêmement puissant.
Le poids du secteur privé varie selon les experts entre 25 et 75%....Face à
l'Etat central il n'y a pas de contre-pouvoir ni syndicat ni de presse libre
mais plutôt une collusion entre le Comité Central et le capitalisme.
La Chine prend le parti de la mondialisation
La Chine accepte le jeu de la mondialisation en ouvrant largement ses frontières
aux investissements étrangers. Dans ses contrats avec les entreprises étrangères
la Chine ne choisit pas seulement le meilleur prix mais négocie des transferts
de technologie et de compétences. D'où la boutade Erik IZRAELEWICZ : " Le choix
entre la mort subite et la mort lente "
Les conséquences du décollage chinois
- Déstabilisation violente et longue. La Chine change " tout
" et d'autres pays participent aussi à ce vaste changement du monde : ces pays
forment ce qu'on appelle la " B.R.I.C. " : Brésil, Russie, Inde et Chine. La
population indienne augmente de manière très significative et devrait dépasser
celle de la Chine dès 2030.
- Renchérissement du prix des matières premières : la Chine est
aujourd'hui le second importateur de pétrole alors qu'en 1993 elle était exportatrice.
La Chine permet à la vieille industrie de prendre une belle revanche car désormais
les valeurs importantes sont sidérurgiques, pétrolières... La Chine déploie
une stratégie énergétique très importante.
- Marché du travail : le coût du travail est marginal. Dans l'industrie
textile chinoise, le coût horaire est de 50 cents à comparer à 20 dollars en
France. Cette main d'œuvre bon marché est un avantage compétitif très important
et pour longtemps. Le coût du travail va mettre longtemps à augmenter (cf infra).
- Modification du rapport de force entre le consommateur et le producteur.
Désormais c'est le consommateur qui prédomine. C'est la stratégie de Wall Mart
(le " Carrefour " américain) qui approvisionne ses magasins en procédant à des
appels d'offre internationaux et n'hésite pas à acheter en Chine.
- Extraordinaire dopant pour l'économie mondiale : la Chine constitue
des débouchés pour l'économie mondiale. Si nous n'avons pas connu de crises
graves lors de l'explosion de la bulle Internet (plus violente que le krack
de 1929), du crash du 11 septembre, du scandale des bilans truqués de Enron,
de la guerre en Irak et du choc pétrolier, c'est en partie grâce au marché chinois.
La croissance mondiale est de 5% en 2004. La Chine achète beaucoup.
Croissance chinoise : Va-t-elle durer ?
Le sentiment général des experts américains est le suivant : la Chine va s'effondrer.
Ce sentiment est également partagé par Christine LAGARDE (Ministre du Commerce
Extérieur) interrogés à ce propos, le vendredi 29 octobre 2005, lors de l'inauguration
de la C.C.I du Havre.
Erik IZRAELEWICZ ne partage pas cette opinion tout en reconnaissant les faiblesses
de la Chine.
Le talon d'Achille du géant chinois
Il y a plusieurs risques :
- risque social : inégalité très forte (400 millions de chinois
gagnent 1 dollar par an), un régime politique très dur. 150 millions de paysans
migrent illégalement vers les villes. Ces illégaux n'ont aucune défense face
à certains employeurs qui n'hésitent pas à profiter de la situation. En effet
aux yeux de l'autorité chinoise, ces travailleurs ne peuvent faire reconnaître
la réalité de leur travail puisqu'ils n'ont pas d'existence légale sur leur
nouveau lieu d'existence. Ainsi le système encourage l'exploitation de ces ouvriers
tout en maintenant un coût faible de la main d'œuvre.
- risque financier : la bourse et le système bancaire chinois
sont très faibles et nul n'ignore la collusion entre le Parti Communiste et
le capitalisme. La bourse est un casino et les Banques sont les caisses du PC.
- risque écologique : la pollution est déjà une grosse préoccupation
en Chine d'autant plus que la principale énergie est le charbon.
- risque démographique : la Chine vieillit. Le financement des
retraites et du coût de la maladie font partie des défis que la Chine devra
relever.
- risque lié à la dictature : Chaque année 100 000 et 70 000
étudiants chinois retournent en Chine après des études respectivement aux USA
et en Europe. A leur retour vont-ils accepter les règles de la dictature ?
Tous ces risques vont conduire à des crises mais pour Eric IZRAELEWICZ la Chine
a les ressources pour surmonter ces crises.
Question du public
Faut-il avoir peur de la Chine ? la question est posée par le public. Erik
IZRAELEWICZ répond oui sans hésiter.
Qu'en pense l'UDF du Havre
- Faut-il avoir peur de la Chine ?
Il faut reconnaître le fait chinois et même, si la Chine s'effondre de ses
faiblesses les autres pays de la BRIC (Bresil, Russie, Inde, Chine) se chargeront
de changer le monde et de déstabiliser les pays déjà développés comme la France.
Ne pas avoir peur, c'est s'aveugler, c'est ne pas réagir et risquer de ne pas
prendre la mesure des réformes à entreprendre et voir notre société
française décliner.
Les violences et les troubles que connaissent, par exemple, les quartiers périphériques
du Havre en sont les premières illustrations.
- Que la France s'éveille !
Quelques pistes vers les réformes qui nous paraissent indispensables pour affronter
la déstabilisation de l'irruption de la Chine dans la mondialisation :
- Construire l'Europe. Ce fut le cœur de l'argumentation de François
BAYROU, lors de la campagne pour le référendum : Dans un monde où apparaît
des acteurs gigantesques comme la Chine et l'Inde, la France sera mieux défendue
par une Europe forte et capable de peser dans des négociations commerciales
mondiales. Il faut forcer la Chine et les pays émergents à accepter un certain
nombre de règles du jeu.
- Profiter du marché économique des pays de la BRIC : La France doit
plus profiter de ces marchés émergents, comme le rappelait Christine LAGARDE.
- Encourager le Tourisme. La France connaît un déficit de touristes
chinois par rapport à ses voisins européens. Les chinois visitent plus l'Allemagne
que la France.
- Réformer le secteur de la Recherche et de l'Enseignement. La France
comme les autres pays développés conserve une longueur d'avance dans le domaine
de la recherche et de l'enseignement. Or tous les observateurs s'accordent
: pour conserver cette avance il faut une réforme dans ces 2 secteurs.
- Réformer l'Etat afin que son budget soit équilibré. Nous ne pensons
pas que l'on puisse réduire le train de vie de l'Etat sans le réformer en
profondeur.
- S'adapter à la mondialisation : C'est possible ! La réussite
des pays du Nord de l'Europe montre que des économies sociales de marché sont
capables de trouver leur voie dans la mondialisation. Même si la culture du
compromis et du consensus n'est pas une caractéristique française il n'y a pas
de raison de penser que la France ne sera pas capable de tirer son épingle du
jeu.
Marc Migraine
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