une ville à vif
Chronique de François Herdé
Imaginez
un tableau de Dali, l'un de ceux de cette époque "fromage fondu".
Vous l'avez ?
Eh bien ma ville ressemble un peu à ça : un plateau, des falaises,
un estuaire. Et des habitations qui épousent gentiment ces formes
là.
Mais, pour que la métaphore puisse être poussée plus loin, il
aurait fallu que le fromage fondu descende des hauteurs pour couler
vers la Seine. En réalité, les Havrais sont partis de l'estuaire
avant d'attaquer les falaises et le plateau.
Le
Havre est une de ces villes que quelques millénaires d'activités
humaines n'avaient pas réussi à inventer. Il aura fallu le caprice
d'un roi de France et pas n'importe lequel puisque Le Havre doit
son existence au plus vaniteux des Bourbons : François 1er.
On a du mal à imaginer, aujourd'hui, que le premier
nom de la ville fut "Le Hâvre de Grâce". J'aurais du mal à inventer
un nom moins approprié à l'histoire de cette ville ! D'ailleurs,
ce nom sera assez vite abandonné.

Ville industrielle, industrieuse, elle sera dès le début
marquée par les usines, les cheminées et les chantiers navals.
Regardez les photos du début du siècle dernier (le XXème !). Vous
n'y découvrirez pas beaucoup de grâce, et pourtant c'était l'âge
d'or de la ville : son port rayonnait dans le monde entier, le
trafic avec les colonies était florissant et l'industrie lourde
fabriquait des canons en attendant la prochaine guerre, attendue
avec tellement d'impatience et qui verrait la mort de tout un
continent.
En fait, je pense que cela n'a jamais été de tout
repos d'être havrais. Un peu comme une course contre la montre
dans laquelle le coureur partirait toujours plus tard que ses
concurrents : Le Havre a été fondée bien après les autres villes
moyennes françaises, s'est développée plus tard, a été détruite
plus tard et met aujourd'hui plus de temps à s'inscrire dans un
mouvement vers le nouveau millénaire.
Je
ne sais pas pas ce qu'a été Le Havre pendant la 1ère guerre mondiale.
Notre conscient de Havrais n'a retenu que la seconde. Et encore,
les quelques jours qui ont fait de cette ville un champ de ruines
que l'on peut comparer seulement aux villes allemandes de 1945.
Les Allemands se sont accrochés à cette base navale qui menaçait
l'Angleterre, les Alliés avaient besoin du champ libre pour aller
vers Paris Strasbourg, Berlin. Deux logiques, les bons contre
les mauvais et la ville disparaît. Je ne pense pas pour autant,
bien sûr, que c'est dans la tristesse que Le Havre a fêté la Libération.
Le
monument au morts, au bout du bassin du commerce n'a pas été touché,
dommage. Et là, je ne sais pas ce qui se passe : quelqu'un, un
conseil municipal, un maire, un sous-préfet, bref quelqu'un décide
de confier à Auguste Perrey la reconstruction de la ville. Alors,
bien sûr, je vais passer pour un conservateur rétrograde, vieux
con ou jeune abruti (selon votre propre âge) mais je dois quand
même le hurler :
JE N'AIME PAS LE STYLE PERREY.
Et je regarde avec le plus grand étonnement ceux de mes amis qui
viennent me
rendre
visite uniquement pour s'imprégner de ces chef-d'oeuvres sur lesquels
ils ont lu tellement de dithyrambes. Je ne suis jamais rentré
dans l'église Saint Joseph dont il paraît que le coeur est magnifique,
j'ai simplement passé un bon nombre d'années à arpenter ces rues
perpendiculaires (référence foireuse à Manhattan ?), avec une
prédilection pour les axes nord-sud qui, eux au moins, ne sont
pas ouverts au vent d'ouest qui souffle ici neuf jours sur dix.
Non, je n'aime pas l'aspect grandiose de l'Hôtel de Ville ou de
la Chambre de Commerce. Et puis je trouve que le béton vieillit
mal. Mais il est là pour un certain temps encore, car le béton
vieillit peut-être mal mais il vieillit ! Mais de quoi se plaint-il,
le Havrais. Lui qui sait bien que la pire vue de sa ville, c'est
de "l'autre côté de l'eau" qu'on la voit, du côté des touristes
qui passent leurs week-end à Deauville ou Honfleur : ça leur apprendra,
alors que notre plage est plus longue et nos bateaux de pêche
plus nombreux ! Est-ce que Le Havre est une ville laide ?
Je crois que cette question est finalement sans
importance : ce qui compte c'est ce que cette ville ressent sans
pouvoir (ou vouloir) le dire. Son inconscient, en
d'autres
termes. Et là, il ne faut pas avoir été disciple de Freud pendant
très longtemps pour s'apercevoir que cette ville ne s'aime pas.
Réfléchissez-y une seconde et vous verrez que tout s'explique
lorsque l'on a compris cela. Par sa population, Le Havre est la
11ème ville de France.
Par son port, elle est la seconde (la première même pour les containers,
paraît-il !).
Pendant
des décennies, tout ce qui nous arrivait de grand des Etats-Unis
transitait par Le Havre. Du Normandie au Queen Elizabeth en passant
par le France, tous les seigneurs venaient goûter le repos du
guerrier au Havre. Cette ville était la porte de la France vers
le Nouveau Monde ou vers le monde tout court : l'Angleterre n'est-elle
pas bien plus proche du Havre que Paris ? Mais curieusement, cette
ville fait un complexe de ville du bout du monde : pour un peu,
elle se prendrait pour la point du Raz ! Alors qu'il suffit de
regarder le nombre d'immatriculations britanniques que nous croisons
tous les jours pour comprendre que Le Havre serait une magnifique
ville de passage, si seulement elle voulait s'en donner la peine
! Mais ce n'est pas un hasard si les Grands-Bretons convergent
sur la ville vers 22h00 et s'en enfuient dès 7h00 : nous ne faisons
rien pour les retenir ...
Face
à cela, est-ce que la ville dispose de la notoriété et de l'importance
qu'elle mériterait ? La réponse tient dans un seul fait : Le Havre
est la plus grande sous-préfecture de France. Je n'ai rien contre
les sous-préfets, soyons clairs, mais je suis comme eux : je préfèrerais
vivre et travailler dans une préfecture.
La vérité c'est qu' habiter au Havre ne suscite
aucune fierté chez nous. Au contraire. Nous en sommes à nous excuser
: écoutez-nous parler de notre ville puis allez à Rouen, vous
verrez la différence ! Lorsque j'étais gamin, j'entendais dire
que l'avenue Foch était plus large que les Champs Elysées de
Paris. J'ai mis longtemps avant de comprendre tout le ridicule
de ce genre de comparaisons : on ne compare pas Le Havre et Paris,
pas bête, mais on compare l'avenue Foch et les Champs Elysées,
pour trouver enfin quelque chose qui tourne à notre avantage !
Et même si c'est vrai, en comptant les contre-allées, les trottoirs
et les bandes blanches (ce dont je doute) ? Et même si c'était
vrai, qu'est-ce que ça peut bien faire ? Ici, on s'enorgueillit
d'une écluse qui est la plus grande du monde ou d'un pont qui,
lui aussi, est le plus grand du monde.
Le Havre a tellement besoin de s'affirmer ... Mais on oublie de
réfléchir aux conséquences d'un accroissement de la population
beaucoup plus lent qu'ailleurs dans le pays. Cela me rappelle
les années 70 où l'on nous claironnait à l'O.R.T.F. (je parle
d'un temps que les moins de quarante ans ne peuvent connaître,
la la la) que la France avait signé je ne sais combien de contrats
de fourniture avec je ne sais combien de pays mais, malgré tous
ces efforts, la balance commerciale restait désespérément déficitaire
! La politique des grands contrats, c'est un peu comme la robe
de la mariée : ça ne sert à rien mais tout le monde en parle.
Au Havre, on aime faire les choses en grand : les réussites
comme les catastrophes. La carrière du HAC, section football,
me paraît de ce point de vue exemplaire : ils se sont hissés de
la division déshonneur en D1 en l'espace de 4 ans (à la fin des
années 70, je crois). Depuis, ils végètent en bout de tableau
mais ce n'est pas forcément étonnant, avec le budget qu'ils ont.
Non, ce qui est plus surprenant, c'est qu'ils commencent toujours
leurs saisons de façon absolument catastrophique pour les finir
de façon honorable. (Notez que cette année, ça va être difficile
puisqu'ils ont ont confondu "tête du championnat" avec "coup de
boule". Résultat : le plus grand nombre de cartons rouges de toute
la D1 et de loin !) mais ils vont arriver à se maintenir, vous
verrez ! Car au Havre, on est têtus. Pas comme des Bretons, pour
qui nous prenez vous ? Mais têtus quand même. Alors, au Havre
on conduit comme des Normands : avec bon sens. A quoi donc servirait
la priorité à droite si ce n'était pas pour l'utiliser ? Alors,
dès que j'ai la priorité, je fonce. Rien à foutre si ça se passe
mal, c'est le bonus de l'autre qui va encaisser ! La grande fierté
locale du moment, c'est l'espace Coty. On n'entend parler que
de ça. Combien de fois ai-je entendu des gens dire "tiens, on
ne se croirait pas au Havre" ? En parlant d'un centre commercial
! C'est vous dire l'image qu'ils se font de leur ville : incapable
même, jusqu'ici, d'être correctement mercantile ! Et tout cela
vous est dit avec l'inoubliable accent local, celui qui pourrait
vous faire regretter de savoir parler. Et pourtant, et pourtant
... La mer, la campagne tout près, les ciels à la Monet, les baignades
à la Monsieur Hulot, la vente de poissons à la criée, Paris tout
près mais pas trop quand même, Etretat et Honfleur, la forêt de
Montgeon, etc. Et pourtant ... cette ville à laquelle on revient
comme sur le lieu de ses crimes ...
< >