Les papillons et l�essence
F. Herd� r�agit face � l'actualit� (6 sept. 2000)
Je connais des papillons, en Inde, qui ne vivent
que le temps dune saison des pluies. Ils sortent de leur
chrysalide aux premières gouttes et meurent dans les deux
jours qui suivent larrivée de la saison sèche.
Entre-temps, bien sûr, ils se sont reproduits et ont préparé
lavenir des enfants-chenilles quils ne verront jamais.
Lorsque leur tour vient de voleter de fleur en branche, échappant
pour les chanceux aux filets des entomologistes, ils savent que
la saison ne durera pas, ils savent quun jour il fera sec
et chaud et que ce sera alors la fin du voyage pour eux. En attendant,
ils vivent leur vie de papillon, confettis multicolores à
la trajectoire dalexandrins incompris.
Lorsque la pluie devient plus fine, lorsque les averses sespacent
inexorablement, ces papillons savent que lheure approche
ou ils ne seront plus que nourriture pour fourmis pendant que
leur âme flottera au paradis des papillons et dans le souvenir
des randonneurs. Et lon surprend alors ces insectes magnifiques
à occuper leurs dernières heures de vie à
emmagasiner autant deau quils peuvent en absorber.
Ont-ils conscience que cela est tout à fait futile puisque
ce nest pas labsence deau qui va les tuer mais
la sécheresse de lair à laquelle leur corps
ne peut shabituer? Je ne sais pas.
Et lon voit ces pauvres créatures, rassasiées
mais desséchées se poser pour la dernière
fois au pied dun arbre, déjà à moitié
morts. Ils ne peuvent plus voler mais leurs ailes battent encore
doucement jusquà ce quune vie de papillon séteigne.
Lautre jour, notre ministre des finances nous
a annoncé une baisse des impôts. Bonne nouvelle.
Et qui était attendue en plus: jai vu en première
page dun quotidien sérieux, le résultat dun
sondage exclusif dont il ressortait que les deux tiers de nos
compatriotes souhaitaient une baisse des impôts. De qui
est composé le dernier tiers, mystère! Bref, on
nous annonce une baisse des impôts. Réaction immédiate
de ceux qui pensent - à tort ou à raison, cela nest
pas mon propos que leurs propres impôts nont
pas ou pas assez baissé: ils bloquent les dépôts
de carburant.
Mon propos nest pas non plus de débattre ici du droit
de prendre en otage toute une population pour faire pression sur
un gouvernement. Non, mon souci vient plutôt de tous ces
gens que jai vus faire la queue pendant des heures pour
faire le plein. Parmi eux, pas dhandicapés, pas plus
de vieux que ça, non, plutôt des gens comme vous
et moi. Des files dattente comme on les imaginait à
Moscou ou à Varsovie il y a quelques années. Leur
vision seule a suffi à me stresser, je ladmets, presque
autant que le rituel catastrophisme médiatique.
Je reconnais bien volontiers quil y a des professions pour
lesquelles lautomobile est un moyen de transport indispensable
et quotidien (infirmières, plombiers, etc) mais la masse
de ceux qui attendait, cétait vous et moi.
Retrouvant des réflexes qui doivent remonter à Néanderthal,
Alésia, Waterloo, Sedan ou Dunkerque, nos compatriotes
ont investi une partie de leur précieux temps libre («je
nai pas le temps», nest-ce pas une de nos excuses
préférées?) à faire la queue aux stations-service.
Tous les deux ou trois, cette même frénésie
sempare de nous. Tous les vingt ans je crois que
la guerre du Golfe est le dernier exemple ne date nous
nous précipitons sur le sucre, lhuile et les boîtes
de sardines.
Tout cela est tellement rituel, tellement prévisible et
tellement manipulable quon peut vraiment se demander si
cela ne confine pas au génétique! Imaginez que lon
découvre, au détour du décryptage de notre
ADN, que les Gaulois ont un bout de chromosome stockeur!
Mais, bon sang, navons-nous rien de mieux à faire
que de faire le suivant, Panurges-papillons que nous sommes? Donnant
au passage raison à ceux qui nous tourmentent! On sen
fiche: on ne va quand même pas prendre le vélo et
le sac à dos pour aller bosser ou faire ses courses! Non
mais et puis quoi encore! On ne va pas non plus profiter de la
voiture du voisin, dailleurs on ne lui a pas fait un sourire
depuis sept ans et demie, cest dire sil nest
pas sympathique
Civisme? Vous rigolez, pourquoi est-ce
que je serais civique puisque les autres ne le sont pas?
Je suppose que le temps que nous avons passé à faire
la queue pour un peu de liberté (?) et beaucoup dégoïsme,
aurait été passé devant la télévision,
cette grande décérébreuse. Vous avez entendu
comme moi quà Moscou, à la suite de lincendie
de la tour de télévision qui a privé les
moscovites de cet opium, le gouvernement avait eu peur de violences
de la part des jeunes, de déprimes de la part des vieux
et que les professeurs avaient reçu la consigne de donner
à leurs élèves beaucoup de travail à
faire à la maison ...
Quelques millénaires de civilisation servent-ils donc à
cela? Tout cela est tellement ridicule «jétais
le dernier, les autres derrière, ils nont rien eu,
baisés les mecs! - et extrême que je ne vois vraiment
pas pourquoi on nappliquerait pas les lois du marché
jusquau bout: puisquil y a pénurie, pourquoi
les stations-service naugmentent-elles pas leurs prix, prenant
à leur piège ceux qui les rationnent pour justement
obtenir une baisse? Est-ce que cela serait moins égoïste?
Vous croyez que les papillons ont copié sur les hommes?
< >