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De fil en aiguille …

Je ne sais pas si vous vous êtes déjà fait acuponcturer? Moi, si, j’en sors. C’était la première fois.

Je m’en faisais toute une montagne. Pas de la médecine elle-même, non. Plutôt du concept, de ces milliers d’axiomes chinois qui allaient me tomber dessus, comme un héritage trop lourd, une sagesse qui fait mal. Et je m’en sentais tout à fait indigne, rougissant à l’idée que quelque mandarin bridé, mort depuis une trentaine de siècles, se retourne dans sa tombe en apprenant que j’allais bénéficier de sa science. Que de temps perdu, que d’énergie gâchée – se dirait-il – tout ça pour guérir un quelconque barbare qui n’a retenu de Confucius que la première syllabe. Car, mine de rien, nous sommes tous le barbare de quelqu’un.

Bref, j’y allai, humble, tremblotant, et finalement déjà guéri. Imaginez que vous vous soyez piqué le doigt sur un rosier et que, impulsivement, vous ayez pris rendez-vous, pour une radio, une échographie et tout le bazar. Et donc vous vous retrouvez devant le ponte des pontes, avec votre doigt qui, bien entendu, ne vous fait plus mal. Et là, devant le ponte, là, vous vous sentez absolument ridicule. Eh bien, moi, pareil, devant l’acuponcteur.

Ca s’est finalement très bien passé. Les pontes doivent avoir l’habitude des patients pas malades. Mais patients quand même: plus on est ponte, plus on fait attendre ses patients, à croire que ce mot a été créé pour ça!
Donc … je me suis allongé. Je voulais me déshabiller mais il n’en voulait qu’à ma tête: il avait tout compris, le bougre! Et là, il a planté ses aiguilles. Je sentais bien qu’il me parlait pour me distraire des piqûres, plus que pour savoir quel type de rosier je cultive mais j’ai fait semblant de chercher des noms pour lui faire plaisir. Résultat: il a planté ses aiguilles et je n’ai ressenti qu’un vague picotement. Je le surveillais du coin de l’œil, quand même: le même geste que les bons lanceurs de fléchettes (j’imagine, car je n’en connais que des mauvais). Il a dû atteindre le centre de la cible à chaque fois car il a eu l’air satisfait. J’en étais moins sûr que lui. Je n’osais bouger la tête d’un seul millimètre, tétanisé à l’idée de m’enfoncer 3 centimètres de sagesse chinoise dans un cortex de Havrais moyennement réceptif aux aiguillages orientaux.

Et il m’a laissé là, «à méditer», comme il a dit. Mettez-vous à ma place … A quoi auriez-vous pensé? Eh bien moi, j’ai pensé aux Jivaros ou à je ne sais quelle autre peuplade mythique d’Amérique du Sud: vous savez, ceux qui après moult imprécations enfoncent des aiguilles à tricoter dans des poupées qui sont censées représenter leurs ennemis. Et à l’autre bout du monde, l’ennemi – forcément un épouvantable personnage qui a tué et violé sans remords et qui même a dû voler des bonbons dans une boulangerie, bref, un sale type – se tord de douleur et finit par mourir dans d’atroces souffrances. Et moi, je me voyais, manipulé avec toutes ces aiguilles dans la tête, en train de faire se tordre de douleur une malheureuse poupée, à l’autre bout du monde. Je me demande bien ce que peut faire une poupée pour mériter un pareil sort?

Bref, j’ai joué à l’apprenti sorcier pendant une demi-heure puis il est revenu. Il m’a demandé si je n’avais pas trouvé le temps trop long. Je lui ai répondu que c’était surtout pour la poupée torturée à l’autre bout du monde que cela avait dû paraître long mais il a fait semblant de ne pas comprendre. Il a enlevé les aiguilles et c’était fini. Après, il faut attendre que ça agisse mais comme je n’avais déjà plus mal au doigt avant même de commencer, je ne me fais pas trop de souci sur le succès de l’opération!

Ce que je trouve passionnant dans ces savoirs ancestraux, c’est d’imaginer les moyens expérimentaux dont ils disposaient. Avant de savoir guérir la piqûre de rosier à l’index droit, ils ont quand même dû tâtonner un peu, enfoncer leurs aiguilles un peu trop profondément, se tromper d’endroit avant de finir par trouver le bon. J’ai du mal à imaginer les expériences en acuponcture autrement que comme des gags à la Astérix, lorsque le druide essaie tout un tas de potions et regarde l’effet. «Et là, disciple, si je vous pique, ça vous guérit de quoi?» C’est des coups à guérir du cancer alors qu’on est soigné pour un maux de gorge! Aux Etats-Unis, on en ferait un procès. Supposez qu’une guêpe, en vous piquant, vous guérisse de votre rhume des foins? Imaginez qu’en recousant un bouton, vous vous guérissiez de votre allergie à la viande pleine de prions, rien qu’en vous piquant par erreur? C’est pas fascinant tout ça?

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