Les grands Havrais
Si l�on souscrit � l�adage � loin des yeux,
loin du c�ur �, alors il est indubitable que son corollaire est
�galement vrai : � pr�s du c�ur, pr�s des yeux �.
Ceci nous am�ne tout droit � la c�l�bration de quelques
grands havrais.
La
rue Gustave Langlois (le Luna Park fellinien
� la sauce havraise).
Connaissez-vous Gustave
Langlois (1837 - 1920) ? � J'attends � Allez,
je vous aide un peu : c'�tait un Havrais. Alors � Vous ne voyez
pas ? Moi non plus, notez. Humili� par cette m�connaissance, j'ai
voulu y rem�dier mais ni mon Galernien pr�f�r� ni son bouquiniste
de voisin n'ont connaissance d'un lexique � jour des c�l�brit�s
havraises. Nous en sommes donc r�duits aux devinettes, jusqu'�
ce que quelqu'un (et ceci est une exhortation � candidature) vienne
au secours de mon inculture.
Voyons. Essayons d'imaginer ce que ce cher homme
a pu �tre. Le pr�nom me ferait pencher pour la litt�rature ou
la politique : maire du Havre au d�but de la III�me R�publique
? ou bien auteur de " Arnulfe, ou le d�sespoir au temps des colonies
" ?
Son nom de famille quant � lui, l'apparenterait plut�t aux grands
n�gociants du si�cle dernier. Importait-il du coton et de la mandragore
ou bien au contraire exportait-il la moutarde et les mauvais �l�ments
en direction du bagne ?
Nous n'en savons rien et il n'y a pas l� de quoi
�tre fiers. Cela apprendra aux descendants de Gustave Langlois
� ne pas faire partie du comit� de r�daction du Havre Citoyen
: ils auraient pu m'�viter de passer pour un inculte ! Changeons
donc pudiquement de sujet. Connaissez-vous la rue Gustave Langlois
? Cette fois, vous ne m'aurez pas car moi, je la connais ! Il
faut �tre cycliste ou po�te pour conna�tre la rue Gustave Langlois.

Ceux qui l'habitent eux-m�mes appartiennent � l'une de ces deux
cat�gories. Bon, je vais aider les cyclistes : je mets au d�fi
tous ceux qui ont au moins une fois descendu la rue F�lix Faure
en v�lo de ne pas avoir eu peur - une fraction de seconde - de
d�valer involontairement la rue Gustave Langlois. Vous voyez la
rue F�lix Faure ?
Celle
qui part (en gros) de l'ancienne caserne et qui finit aux Gobelins.
Au d�but, en partant de la caserne, elle est toute plate, toute
droite, dominant la ville du haut de sa c�te. Si vous survivez
aux priorit�s � droite et aux deux lyc�es (eux aussi sur la droite),
c'est une rue assez tranquille, un peu comme la Seine entre Tancarville
et Le Havre. Puis, aux alentours du num�ro 167, toujours droite,
elle prend de la pente. Et l�, vous ne le savez pas encore mais
vous �tes embarqu� dans les plus belles montagnes russes de toute
la ville.
Un peu plus bas, environ � la moiti� de la descente,
vous croisez l'impasse Jean Devilder ou, plus exactement, vous
manquez de vous jeter dans la fa�ade de la premi�re maison de
l'impasse Jean Devilder. Je me suis laiss� dire que c'�tait une
professeur de piano, chant, solf�ge, etc qui habitait l� ; l'histoire
ne nous dit pas combien de ses cours ont �t� interrompus par un
quelconque " klonk " annonciateur que quelqu'un a encore rat�
son virage.
Bref, vous tremblez encore d'avoir �vit� la rencontre
avec Jean Devilder (rencontre qui aurait de toute fa�on fini en
impasse !) lorsque la route vous entra�ne sournoisement - parce
qu'� cet endroit l�, la chauss�e est insidieusement bomb�e - vers
la rue Gustave Langlois ! Nous y voil� ! Y �tes-vous ? Comme si
l'architecte en chef des routes du Havre, le cr�ateur de tout
cela, avait voulu cr�er pour le descendeur de la rue F�lix Faure
un pervers " quitte ou double ". Je l'entends d'ici, le cr�ateur,
s'adressant au cycliste arrogant que je suis : " alors mon gars,
tu te crois arriv� parce que tu as r�ussi � d�passer l'impasse
Devilder ? Bravo, jusque l� c'est du sans-faute mais maintenant
il faudrait peut-�tre monter d'une division*. Allez, laisse-toi
aller, tu n'as qu'� prendre un poil � droite, l� � oui, c'est
�a � Allez, � toi de faire ! " Et l� vous vous retrouvez en haut
d'un tremplin pour le saut � ski : la rue est redevenue toute
droite mais vous avez l'impression que le d�nivel� est de 50 %
(est-ce si faux, d'ailleurs ?).

Votre regard qui d�vale la rue � toute vitesse prend son impulsion
sur un minuscule terre-plein deux cents m�tres plus bas, �vite
un peu difficilement deux peupliers qui se trouvent juste derri�re
et, si le saut a �t� bien fait, passe tranquillement au-dessus
d'un petit p�t� de maisons et plouf vous �tes dans la mer.
Car, au-del� des 4 Chemins, la rue Gustave Langlois
plonge dans la mer, selon une perspective peu courante dans notre
ville : elle ne donne ni sur le sud ni sur l'ouest mais entre
les deux. Cela permet de voir les bateaux de � avant lorsqu'ils
entrent dans le port, ce qui est une perspective extr�mement difficile
� reproduire, croyez-moi, lorsqu'il s'agit
de faire un dessin pour la f�te des p�res. La rue toute enti�re
jouit d'ailleurs d'une relation particuli�re avec la perspective.
G�om�triquement, toutes les maisons sont biscornues : j'aime particuli�rement
la forme de celle qui est � l'angle du passage de Sainte-H�l�ne.
Elle se donne des couleurs de palais florentin et la proue arrogante
et profil�e d'un Titanic qui se laisserait porter par le vent
d'ouest.
Et regardez donc le toit du 14 ter et ses grimaces chinoises !
La rue culmine avec les num�ros 35 � droite et 24 � gauche. Cela
n'a l'air de rien, ces petits nombres, mais c'est parce qu'il
y a beaucoup de bis et de ter. La preuve : dans un cas unique
en France, la rue Gustave Langlois offre � la suite les num�ros
14, 14 ter et 14 bis. Allez savoir pourquoi !
Est-ce la proximit� de la rue d'Albion, celle qui
est tout en bas, l� o� l'on recueille les restes de ceux qui n'ont
pas �vit� les peupliers ?
Ou bien l'influence du passage de Sainte-H�l�ne,
qui s'ouvre en haut � droite ?
Toujours est-il qu'il r�gne l� comme un peu d'humour
anglais et j'imaginerais bien la rue Gustave Langlois en C�te
d'Azur britannique avec un soup�on de cette civilisation latine
que leurs meilleurs �l�ments appr�cient tant. C�t� impair, on
aime se cacher derri�re un mur et un jardin. C�t� pair, au contraire,
c'est la maison qui abrite de la rue le jardin, ses bruits de
tondeuse et ses cris d'oiseaux �pargn�s. Dans la rue Gustave Langlois,
on ne peut se garer que c�t� pair. Toutes les voitures sont gar�es
face � la descente. Est-ce parce que leurs propri�taires n'aiment
pas les d�marrages en c�te ? Ou bien parce que si c'est pour retrouver
un beau matin sa voiture �crabouill�e en bas faute de freins,
autant ne pas s'�tre fatigu� � faire un demi-tour avant ? Je crois
plut�t que ce sont des partisans de l'a priori moralo-philosophique
mis en avant par Pr�vert : pourquoi faire aujourd'hui ce que l'on
peut remettre � demain ? Bref, l'habitant de la rue Gustave Langlois
est po�te et moralisateur � ses heures. S'il est cycliste, le
Puy de D�me doit lui para�tre reposant et la C�te d'Ingouville
une promenade mais l'habitant de la rue Gustave Langlois ne me
donne pas l'impression d'�tre cycliste. Il ne sacrifie pas aux
modes, qui sont forc�ment �ph�m�res : il ne mange ni tomates mozzarella
ni crumble aux fruits rouges, ce n'est pas un as du roller et
il ne fait pas ses courses sur internet.
D'�ge ind�termin� et de mine ostensiblement ordinaire,
l'habitant de la rue Gustave Langlois ne cherche pas � �veiller
la jalousie. Au contraire, il fait tout pour que l'on ignore son
existence, allant jusqu'� planter un panneau qui pr�vient le passant
que la rue Gustave Langlois est une impasse alors que ce n'est
pas vrai ! Et si Gustave Langlois �tait une invention des habitants
de la rue Gustave Langlois ? Ah, ils sont forts ! * pas comme
d'autres que je connais �
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