- - Une mer
� deux visages
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Une mer � deux visages
Par JEAN-MICHELTHÉNARD du journal libération
Le Havre, envoyé spécial
Redécouvrir la Manche pour réconcilier Le Havre
des héritiers et celui du labeur.
Ici, il y a des jeunes qui ne savent pas
quils vivent au bord de la mer.» Alexis Maheut a la
gouaille et la rondeur de Coluche et vingt ans de pêche
derrière lui. Alors, quand il va expliquer le métier
dans les classes du Havre, ils les voient les gamins qui ignorent
la Manche toute proche. Parce quils vivent dans des HLM
qui lui tournent le dos, comme à la Mare-Rouge, ou sur
un bord de côte transformée en zone industrielle.
Comme les habitants du quartier des Neiges, dockers ou anciens
des Ateliers et Chantiers du Havre (ACH), que le maire RPR, Antoine
Rufenacht, aime à vanter pour leur pittoresque. «Je
les visite une à deux fois par an, je me fais régulièrement
insulter», dit-il. On les comprend. Sur un plan de la ville,
les gens des Neiges paraissent vivre au bord de leau, entourés
par les bassins René-Coty, Vétillart, Marcel-Despujols.
En réalité, ils subsistent, entre les quais du terminal
de lAtlantique, lusine dincinération
et les deux immenses cheminées de la centrale thermique
EDF, misérable quartier où ce qui demeure des convivialités
ouvrières ne suffit pas à masquer la déglingue.
Au
Havre, cinquième port dEurope et deuxième
de France, la mer nest pas là pour rigoler. Même
la pêche, pourtant pas une occupation de fillettes, a du
mal à se faire une place au pays des dockers, lamaneurs,
grutiers et anciens ouvriers de feu les chantiers. Maheut, directeur
de la coopérative maritime du Havre, na pour ses
pêcheurs 29 bateaux contre 90, il y a douze ans
que deux pontons maigrelets obtenus de haute lutte après
des années de bagarre avec le Port autonome. «En
1988, javais été invité par le conseil
régional de Haute-Normandie en tant que président
du comité local des pêcheurs. Il y avait des élus
de la région, ils ne savaient même pas quil
existait des bateaux de pêche ici
cétait hallucinant
»
| Le Havre a obtenu le
«pavillon bleu» pour sa plage réhabilitée,
la ville est devenue «station voile et balnéaire»
|
Au Havre, il est aussi des bateaux de pêche
et beaucoup dautres choses.Damien Savatier, petit gabarit
et grosse moustache, est ce matin-là aux commandes de lIran
Nabi, un pétrolier iranien de 332 mètres de long,
54 mètres de large, 28 mètres de tirant deau.
Un impeccable double coque, construit il y a quatre ans en Corée
du Sud. Le supertanker, affrété par Total, remet
le cap sur le golfe Persique, après avoir déchargé
sa cargaison à Antifer, le terminal pétrolier. Sur
la passerelle, le radio sert le café et les petits gâteaux.
Visibilité, quatre milles. Par talkie-walkie, Savatier
dirige les deux remorqueurs qui manuvrent pour sortir lIran
Nabi de son quai. Il est lun des cinquante pilotes du Havre,
ces capitaines au long cours, élites de la marine marchande,
qui, après des années dembarquement, se sont
choisi un port dattache dont ils connaissent tous les courants.
Autrefois, les pilotes régataient entre eux pour arriver
le premier au navire qui touchait le port. Aujourdhui, ils
sont commissionnés par lEtat et déposés
par hélicoptère sur les bâtiments qui sannoncent.
«Quai
de loubli». Savatier est un capitaine à
deux casquettes, à lintersection des deux visages
du Havre : pilote de son port immense, poumon de la ville, mais
aussi régatier de haut niveau (deux fois vainqueur du tour
de France à la voile) et depuis quatre ans président
de la Société des régates du Havre (SRH).
Un peu lautre face de lhistoire maritime locale. Celle
des belles familles darmateurs, de négociants qui
ont élu résidence sur le rocher de Sainte-Adresse,
le Monaco local, au siècle dernier ; celle de la «bourgeoisie»,
dit Maheut, qui découvre les plaisirs de la mer, des bains
et de la plaisance. Un peu avant que lheureux Dufayel ne
laisse sédifier sur ses terrains un somptueux palais
des Régates.
| Le centre-ville, face au bassin
Duroy. L'identité maritime est partie intégrante
du Havre. |
Le Comité olympique y donna le départ
des épreuve de voile des JO de Paris de 1900 et 1924. La
SRH se voulait «le véritable Yatch Club de Paris
sur mer». Le Havre était alors un port, mais aussi
une station balnéaire avec son casino, son bel hôtel
Frascati de 300 chambres, sa promenade et sa grande plage pour
les bains de mer. Les riches qui savaient nager et régater
regardaient vers le large, les travailleurs du port lui tournaient
le dos. «Cétait leur outil de travail, la mer
avait pour eux une connotation laborieuse», explique Savatier.
«Le peuple du Havre, pourtant familier des activités
maritimes, a mis très longtemps à apprivoiser la
mer. Elle névoquait jadis rien dautre quune
grande peur, redoutable, sinistre, lunivers des tempêtes»,
écrit le géographe Armand Frémont (1). Havre
du labeur et Havre des héritiers, Havre prolo et Havre
grand bourgeois, deux visions de la Manche, deux façons
de la vivre.
Et puis la guerre est venue, qui a rasé la ville et son
casino, son grand hôtel et son palais des Régates.
Ses édiles se sont ensuite plus préoccupés
de reconstruire que de loisirs. Pendant les trente années
de règne communiste, la SRH sest repliée,
mondaine et guindée, coupée du plus grand nombre,
jusquà louper la démocratisation de la voile
à la fin des années 70. Aujourdhui, elle tente
de se rattraper avec son nouveau président. A linstar
du Havre qui ambitionne avec son nouveau maire de redevenir touristique
et festif. Parce quil faut trouver dautres ressources
quand les Chantiers navals ferment et que le taux de chômage
dépasse largement la moyenne nationale ; parce que les
activités tertiaires ont généré une
classe moyenne qui a faim dactivités pour occuper
son temps libre. Cette nouvelle petite-bourgeoisie a été
sensible en 1995 au discours du candidat RPR Rufenacht qui voulait
«rendre leur fierté aux Havrais». Le propos
a séduit en dépit de latypisme de celui qui
le tenait : lun des hommes les plus riches de France, lhéritier
dune vieille famille locale, dont lorigine de la fortune
(estimé à 310 millions de francs, soit 47,25 millions
deuros) vient du négoce du café.
Pari hasardeux. La ville de gauche sest
donnée à ce protestant de droite qui prétendait
renouer avec les fastes passés. Et sous son ère,
Le Havre a obtenu le «pavillon bleu» pour sa plage
réhabilitée. La ville est aussi devenue «Station
voile et balnéaire». Un label qui lautorise
aujourdhui à demander louverture dun
casino. Si Rufenacht est réélu le 18 mars, Le Havre
aura ses machines à sous. Comme Deauville, de lautre
côté de lestuaire. «Cest une demande
très forte. Surtout de la part des personnes âgées
qui ont connu Le Havre davant guerre», dit le maire.
Nostalgie du passé, souci doublier ses aspects les
moins flambants comme ce «quai de loubli» où
le France a croupi. Le Havre se rêve aussi nouveau lieu
descale pour les paquebots de croisière. Une quarantaine
par an sy arrête déjà. Rufenacht ambitionne
encore de construire une «métropole de la glisse
: planche à voile, surf, voile, roller, parapente».
«On na pas, plaide-t-il, le centre-ville de Rouen,
le climat de Marseille, les immeubles XVIIIe de Bordeaux. Nous,
notre atout, cest la mer.» Et, bien sûr, parce
quici on y revient toujours, le port.
Etablissement public de lEtat, chasse gardée des
X et ingénieurs des Ponts et Chaussées qui se succèdent
à sa direction, la ville ne peut rien sans lui car il organise
son espace. Mais elle le subit plus quelle ne le maîtrise.
Car, bien quil soit au Havre, le Port autonome nest
pas à lui. Depuis des années, il rêve de sagrandir
encore. De manger toujours sur lestuaire de la Seine pour
construire de nouveaux quais qui lui permettraient de conforter
sa place de première escale française dans le domaine
du conteneur. Cest le projet Port 2000, qui veut croire
en une croissance annuelle de 6 à 8 % du trafic et sur
laugmentation de la taille des navires venus dAsie.
Les paris sur lavenir sont pourtant hasardeux. Le Port a
payé pour le savoir. Ce sont ces mêmes ingénieurs
des Ponts qui, en 1972, sûrs de laugmentation de la
consommation de pétrole, lançaient la construction
dun nouveau site pour accueillir les pétroliers géants
de 500 000 tonnes. A trente kilomètres du Havre, Antifer
a vu le jour en 1976, au lendemain du
premier choc pétrolier
! Depuis, il est très largement sous-utilisé, et
les super-supertankers ont été mis à la casse.
Quimporte ce précédent, la direction du Port
autonome jure que pour se battre à égalité
avec Rotterdam et Anvers, il lui faut ce projet.
En 1995, en visite au Havre, Chirac, aiguillonné par Rufenacht,
la déclaré «dintérêt
national». Trois ans plus tard, le gouvernement Jospin a
confirmé son «rôle fondamental en termes daménagement
du territoire». Parce quil promet de générer
plusieurs milliers demplois, il nest personne dans
la classe politique havraise qui sy oppose. Pas même
les écologistes. «On ne peut pas mener un combat
darrière-garde. Port 2000 est en train de se faire.
Il restera à se bagarrer pour que les engagements pris
soient pérennisés», dit Pierre Dieulafait,
patron des Verts locaux. Les engagements ? 300 millions de francs
(45,7 millions deuros) consacrés à la protection
de lenvironnement, en particulier à celle des vasières
de lestuaire, où les poissons viennent pondre, et
que les pêcheurs craignent de voir disparaître et
avec elles leur activité. Ils sont aujourdhui les
derniers à se battre. «Port 2000, cest une
opération essentielle dans la mutation du Havre»,
affirme, pour sa part, Jean-Marc Lacave, directeur du Port autonome.
Là-dessus, tout le monde saccorde. Essentielle pour
lestuaire et pour la ville, qui pourrait en profiter pour
récupérer un certain nombre de terrains qui appartiennent
aujourdhui à lEtat. Et redessiner ainsi une
part de sa façade maritime. Sera-ce loccasion de
recoudre son tissu social déchiré, de réconcilier
les deux Havre, le haut et le bas, le pauvre et le riche, le prolo
et le bourgeois, et ses deux façons de vivre la mer ? Cest
une autre paire de manche.
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