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François Herdé

 
"Portraits du Havre" Lib�ration

Trente ans de maires rouges - Sur le pont de la reprise - Une mer � deux visages
Points blancs Points noirs - Une culture Underground bouillonante
Qu'ici le vent balaye les diff�rences

Sur le pont de la reprise

Par NATALIE CASTETZ du journal libération

Le Havre, correspondance

Avec la baisse du chômage, la ville se gargarise de projets. Mais la précarité est loin d’avoir disparu.

Depuis qu’il s’est assis dans son fauteuil de maire, Antoine Rufenacht enchaîne les inaugurations. Le 27 janvier, dans le quartier des docks, il coupait le ruban de l’ancien Bureau central de la main-d’œuvre relooké. Signe des temps, ce bâtiment mythique, qui accueillait pour l’embauche quelque 8 000 dockers après guerre, servira désormais de salle d’entraînement pour les basketteurs du club Saint-Thomas (lire page IX). Les 1 215 dockers restants sont, depuis 1992, salariés des entreprises de manutention. Longtemps bastion d’un mouvement ouvrier tout-puissant, la ville industrielle rêve de grands projets urbains conçus autour des loisirs. Sur fond d’une croissance économique retrouvée, la municipalité mise sur le projet de Port 2000, jure sur les autres en gestation dans la zone industrielle et cherche à séduire les investisseurs.

Certes, Le Havre peut espérer des jours meilleurs, avec 15 891 demandeurs d’emploi inscrits en décembre sur la zone d’emploi, près de 2 000 de moins qu’en 1999, soit une baisse de 10,4 %. «La baisse du chômage profite d’abord aux jeunes, aux diplômés de niveau bac + 4 et plus, aux BTS et DUT, et enfin au secteur de l’industrie», commente-t-on à l’ANPE. Ainsi Tanguy, 24 ans. Un CAP de cuisine en poche, il fait d’abord des remplacements. La restauration le déçoit. Chômage. Répondant aux annonces des équipementiers implantés autour de Renault, il est aussitôt embauché : «Mon adresse manuelle a convenu, je n’ai même pas été formé.» En un an, l’ANPE a ainsi vu baisser de 12 % le nombre de demandeurs d’emploi de moins de 25 ans.
Mais la reprise est entachée par le lourd héritage des crises pétrolière et industrielle. Dans les décennies 80 et 90, la désindustrialisation lamine l’économie locale : le départ des paquebots, la fermeture d’Alstom, de Fralib (filiale d’Unilever), des Ateliers et Chantiers du Havre, de Caillard… Près de 5 000 emplois industriels disparaissent entre 1993 et 1999. Parallèlement, les gains de productivité dans l’automobile, le port et la pétrochimie réduisent aussi l’emploi, sans que n’émerge un secteur tertiaire performant. Le tissu des PME-PMI reste fragile et fractionné, la création d’entreprises n’est que de 0,7 % contre 1,2 % au plan national.

Electrochoc. En 1999, la débâcle des Chantiers navals convainc le gouvernement que seul un électrochoc culturel et économique peut sauver Le Havre. Irrités d’y avoir englouti plus de 3 milliards de francs (plus de 457 000 euros), les pouvoirs publics imposent leur fermeture. Mais il faut réindustrialiser le bassin d’emploi, le préfet de région y tient : «Le Havre doit être un laboratoire de l’accompagnement par l’Etat des mutations économiques.» Matignon envoie un chargé de mission, Michel Bove, avec pour objectif, à court terme, de reclasser les 829 salariés des Ateliers et Chantiers du Havre, et, à moyen terme, de mener le Programme de développement industriel du Havre. Michel Bove est optimiste : «En un an, le président de la chambre de commerce et d’industrie, le directeur du Port autonome, le secrétaire général de la CGT, le président de l’université et l’inspecteur de l’académie ont changé. Les relations aussi. Et le dialogue social est renoué.»
Exemple, Renault. Un plan de formation a été mis en place autour de ses besoins en main-d’œuvre. Afin de renouveler ses modèles haut de gamme (Laguna, Safrane et Espace), le constructeur investit plus de 4 milliards de francs (plus de 610 000 euros) dans l’usine de Sandouville. Il veut augmenter sa production et doit combler les départs à la retraite de 2 000 personnes sur cinq ans. Un protocole est signé avec les services publics. Résultat : 360 embauches en 2000, dont plus de la moitié vient du Havre, et 400 prévues cette année. 170 jeunes, la majorité n’ayant pas un CAP, suivent une formation en alternance. Ce protocole vient d’être étendu aux équipementiers qui se sont installés sur le site de Sandouville. Un appel d’air qui révèle les carences locales : un déficit en main-d’œuvre qualifiée. Au Havre, on était docker ou négociant de père en fils, on apprenait sur le tas les métiers de marin ou d’ouvrier et l’université n’a été créée qu’en 1984. En 1990, presque un tiers des Havrais de plus de 15 ans n’avaient aucun diplôme déclaré.

«Effet de mémoire». Aujourd’hui, la municipalité se gargarise des projets d’Exxon, de TotalFinaElf et de Texaco, de la reprise de l’activité de réparation navale havraise par le britannique A & P… Reste que cet optimisme doit attendre le nœud de la relance : Port 2000. Le projet qui devrait garantir au Havre sa place parmi les premiers ports européens ne sera pas opérationnel avant 2004. Alcatel, qui avait annoncé sa venue pour fabriquer des câbles sous-marins (2 500 emplois à la clé), vient de repousser sa décision, attendant une meilleure visibilité des perspectives de croissance américaine. 150 licenciés des Ateliers et Chantiers du Havre «n’ont pas trouvé de réelles solutions», avoue Michel Bove. A l’ANPE, on constate que «le déficit dans le tertiaire ne se comble pas», que plus de 40 % des demandeurs d’emploi attendent un travail depuis plus d’un an, qu’à peine un quart des offres d’emploi passées en novembre étaient des contrats à durée indéterminée…
Et le sentiment d’exclusion se renforce dans les quartiers périphériques. Si le centre-ville cristallise les investissements de la municipalité (centre commercial Coty, bureaux, logements), sur les hauteurs de la ville, dans le quartier de la Mare-Rouge, Ali, RMiste, fustige : «Ils ne s’occupent pas de nous. Ici, on laisse brûler les poubelles, les voitures, et même la piscine, et si on dit où on habite, personne ne veut nous embaucher.» Un autre habitant : «Toute une économie parallèle s’est installée dans ces quartiers. Et pas seulement avec les dealers.» Arnaud Lemarchand, enseignant en économie à l’université du Havre, constate que «les différences de situation sont de plus en plus marquées. Il y a ceux qui gagnent de l’argent et qui profitent de la mondialisation, dans ce qui est une place de circulation, et les autres, de moins en moins qualifiés, qui subissent l’“effet de mémoire”, les traces de vingt ans de chômage. Ce sont eux qu’il faut rendre employables».

«Requalification sociale». Dans son enquête au Havre menée pour son livre Violence en France (Seuil, 1999), le sociologue Michel Wieviorka pointe les clivages entre les quartiers populaires ou déclassés, «minés par la précarité, la paupérisation, la dépendance à l’aide sociale, le désœuvrement», et ceux du centre-ville et de plusieurs communes rurbaines. Des «havres» où résident les groupes sociaux épargnés par la crise : «Cadres retraités et rentiers de l’âge d’or de l’économie havraise, technocrates du secteur public, propriétaires et cadres d’entreprise portuaire, de négoce maritime et de services.» Résultat : «En rupture avec la mémoire maritime, portuaire, industrielle et ouvrière de la ville, une grande partie de la jeunesse de la ville pauvre du Havre est définie par l’appartenance à un microterritoire (la Mare-Rouge, le Bois-de-Bléville, les Neiges).»
La municipalité répond par l’annonce de programmes de «requalification sociale, urbaine et économique». Le grand projet de ville de 600 millions de francs (91,5 millions d’euros) concerne les 45 000 habitants des quartiers nord ; le Programme d’initiative communautaire a sélectionné le projet de réhabilitation des quartiers sud (17 000 habitants) et l’Europe injecte 70 millions de francs (près de 10,7 millions d’euros). «Soyons fiers d’être Havrais», slogan de la campagne d’Antoine Rufenacht en 1995, est même devenu le nom de sa liste. Il n’a pourtant pas réussi à établir le consensus pour créer l’intercommunalité. La communauté d’agglomération née en janvier n’englobe que dix-sept communes. Les plus proches n’y sont pas intégrées. La ville peut-elle séduire au-delà de ses remparts ?.

 

Les volontaires de la zone franche

Quatre ans après, bilan mitigé rue de l'Avenir, dans le nord de la ville: 217 emplois créés.
Par NATALIE CASTETZ

Le Havre, correspondance

Matelas aux fenêtres, voitures brûlées et tags : «RDA baise la police.» RDA, c’est la rue de l’Avenir. Nichée dans l’un des quartiers nord, cette rue fait partie de la zone franche urbaine (ZFU) du Havre. Au numéro 33, un immeuble d’habitation a été transformé en hôtel d’entreprises. Attiré par les mesures fiscales (exonération durant cinq ans des charges sociales patronales, de la taxe professionnelle et de l’impôt sur les sociétés), Côme Frapier a quitté Paris en 1997 pour y créer Nestor & Nelson, centrale de réservations hôtelières devenue centre d’appels. Depuis, l’effectif est passé de deux à trente salariés : «Je ne serais pas venu sans l’accueil de la ville et l’entreprise n’aurait pas duré sans les avantages de la zone franche.» Quelques immeubles délabrés plus loin, Radija. RMiste à 25 ans, elle rachète le véhicule d’un ambulancier avec des aides de l’Etat, crée Bleu Azur Ambulance en 1996 et s’installe en 1999 dans ce quartier où elle est née : «Pour bénéficier des exonérations et pour montrer aux jeunes qu’on peut y arriver.»


Attentes. 250 emplois ont été ainsi créés par une petite soixantaine d’entreprises sur les 180 hectares de la ZFU ; 23 % dans les services aux entreprises et 22 % dans les commerces non alimentaires. Pas facile pourtant de faire vivre une zone franche dans trois quartiers d’habitat collectif, dépourvus de toute activité économique et où le taux de chômage frôle les 27 %. Il a fallu 25 millions de francs (3,8 millions d’euros) en création et équipements de locaux, essentiellement financés par les collectivités locales, l’Etat et l’Europe. Car la localisation de la ZFU a été déterminée par «l’état des quartiers, explique Jean-Yves Briand, directeur du service politique de la ville. Les plus stigmatisés en termes de population et de cadre de vie.» Autre difficulté : le cahier des charges impose de recruter 20 % de salariés sur place. Encore faut-il que les demandes correspondent aux attentes des employeurs : «Nous recevions des candidats couvreurs et peintres alors que l’on recrutait des spécialistes en informatique et téléphonie», se souvient Côme Frapier. Sur cette ZFU du Havre, 45 % des personnes ayant terminé leurs études sont sans diplôme et 93 % en dessous du niveau bac.
Pourtant, quatre ans après, la municipalité affiche un bilan positif : «35 % des emplois ont été attribués à des habitants de la zone et le chômage a baissé de 22 % en trois ans. Un résultat à nuancer, car la population a baissé de 13 % en dix ans.» Les défaillances d’entreprises ont réduit la création réelle des emplois à 217, mais Briand escompte de 50 à 100 emplois nouveaux d’ici à 2002. «Cela reste modeste comparé aux 14 000 demandeurs d’emplois sur Le Havre. Mais l’effet de la zone franche est avant tout un effet de mobilisation sur ces quartiers.»


Lassitude. Reste des problèmes de sécurité. Incendies des locaux et lettres de menaces ont fini par lasser Côme Frapier : «Quand notre effectif a dépassé la vingtaine de salariés, nous avons été considérés comme un groupe rival des bandes du quartier qui ont une notion très forte d’occupation du territoire.» L’entreprise a donc déménagé sans attendre la fin de la défiscalisation, dans un loft de 1 000 mètres carrés en centre-ville et vise la centaine de salariés. Un peu plus loin, Amin a vu flamber le kebbab qu’il venait de racheter.
Mais le processus se poursuit. Près de 300 mètres carrés de locaux précâblés sont à commercialiser et 5 000 mètres carrés de terrain à vendre. Une société envisage d’y construire un nouvel hôtel d’entreprises. Un audit du cabinet Ernst & Young réalisé en juin 2000 à la demande de l’association des villes zones franches conclut prudemment à «une dynamique de l’activité économique retrouvée». Même si «le recul de trois ans n’est pas suffisant pour juger de l’efficacité» des mesures.

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