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pont de la reprise -
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Sur le pont de la reprise
Par NATALIE CASTETZ du journal libération
Le Havre, correspondance
Avec la baisse du chômage, la ville se gargarise de
projets. Mais la précarité est loin davoir disparu.
Depuis quil sest assis dans
son fauteuil de maire, Antoine Rufenacht enchaîne les inaugurations.
Le 27 janvier, dans le quartier des docks, il coupait le ruban
de lancien Bureau central de la main-duvre relooké.
Signe des temps, ce bâtiment mythique, qui accueillait pour
lembauche quelque 8 000 dockers après guerre, servira
désormais de salle dentraînement pour les basketteurs
du club Saint-Thomas (lire page IX). Les 1 215 dockers restants
sont, depuis 1992, salariés des entreprises de manutention.
Longtemps bastion dun mouvement ouvrier tout-puissant, la
ville industrielle rêve de grands projets urbains conçus
autour des loisirs. Sur fond dune croissance économique
retrouvée, la municipalité mise sur le projet de
Port 2000, jure sur les autres en gestation dans la zone industrielle
et cherche à séduire les investisseurs.
Certes,
Le Havre peut espérer des jours meilleurs, avec 15 891
demandeurs demploi inscrits en décembre sur la zone
demploi, près de 2 000 de moins quen 1999,
soit une baisse de 10,4 %. «La baisse du chômage profite
dabord aux jeunes, aux diplômés de niveau bac
+ 4 et plus, aux BTS et DUT, et enfin au secteur de lindustrie»,
commente-t-on à lANPE. Ainsi Tanguy, 24 ans. Un CAP
de cuisine en poche, il fait dabord des remplacements. La
restauration le déçoit. Chômage. Répondant
aux annonces des équipementiers implantés autour
de Renault, il est aussitôt embauché : «Mon
adresse manuelle a convenu, je nai même pas été
formé.» En un an, lANPE a ainsi vu baisser
de 12 % le nombre de demandeurs demploi de moins de 25 ans.
Mais la reprise est entachée par le lourd héritage
des crises pétrolière et industrielle. Dans les
décennies 80 et 90, la désindustrialisation lamine
léconomie locale : le départ des paquebots,
la fermeture dAlstom, de Fralib (filiale dUnilever),
des Ateliers et Chantiers du Havre, de Caillard
Près
de 5 000 emplois industriels disparaissent entre 1993 et 1999.
Parallèlement, les gains de productivité dans lautomobile,
le port et la pétrochimie réduisent aussi lemploi,
sans que némerge un secteur tertiaire performant.
Le tissu des PME-PMI reste fragile et fractionné, la création
dentreprises nest que de 0,7 % contre 1,2 % au plan
national.
Electrochoc. En 1999, la débâcle
des Chantiers navals convainc le gouvernement que seul un électrochoc
culturel et économique peut sauver Le Havre. Irrités
dy avoir englouti plus de 3 milliards de francs (plus de
457 000 euros), les pouvoirs publics imposent leur fermeture.
Mais il faut réindustrialiser le bassin demploi,
le préfet de région y tient : «Le Havre doit
être un laboratoire de laccompagnement par lEtat
des mutations économiques.» Matignon envoie un chargé
de mission, Michel Bove, avec pour objectif, à court terme,
de reclasser les 829 salariés des Ateliers et Chantiers
du Havre, et, à moyen terme, de mener le Programme de développement
industriel du Havre. Michel Bove est optimiste : «En un
an, le président de la chambre de commerce et dindustrie,
le directeur du Port autonome, le secrétaire général
de la CGT, le président de luniversité et
linspecteur de lacadémie ont changé.
Les relations aussi. Et le dialogue social est renoué.»
Exemple, Renault. Un plan de formation a été mis
en place autour de ses besoins en main-duvre. Afin
de renouveler ses modèles haut de gamme (Laguna, Safrane
et Espace), le constructeur investit plus de 4 milliards de francs
(plus de 610 000 euros) dans lusine de Sandouville. Il veut
augmenter sa production et doit combler les départs à
la retraite de 2 000 personnes sur cinq ans. Un protocole est
signé avec les services publics. Résultat : 360
embauches en 2000, dont plus de la moitié vient du Havre,
et 400 prévues cette année. 170 jeunes, la majorité
nayant pas un CAP, suivent une formation en alternance.
Ce protocole vient dêtre étendu aux équipementiers
qui se sont installés sur le site de Sandouville. Un appel
dair qui révèle les carences locales : un
déficit en main-duvre qualifiée. Au
Havre, on était docker ou négociant de père
en fils, on apprenait sur le tas les métiers de marin ou
douvrier et luniversité na été
créée quen 1984. En 1990, presque un tiers
des Havrais de plus de 15 ans navaient aucun diplôme
déclaré.
«Effet de mémoire». Aujourdhui,
la municipalité se gargarise des projets dExxon,
de TotalFinaElf et de Texaco, de la reprise de lactivité
de réparation navale havraise par le britannique A &
P
Reste que cet optimisme doit attendre le nud de
la relance : Port 2000. Le projet qui devrait garantir au Havre
sa place parmi les premiers ports européens ne sera pas
opérationnel avant 2004. Alcatel, qui avait annoncé
sa venue pour fabriquer des câbles sous-marins (2 500 emplois
à la clé), vient de repousser sa décision,
attendant une meilleure visibilité des perspectives de
croissance américaine. 150 licenciés des Ateliers
et Chantiers du Havre «nont pas trouvé de réelles
solutions», avoue Michel Bove. A lANPE, on constate
que «le déficit dans le tertiaire ne se comble pas»,
que plus de 40 % des demandeurs demploi attendent un travail
depuis plus dun an, quà peine un quart des
offres demploi passées en novembre étaient
des contrats à durée indéterminée
Et le sentiment dexclusion se renforce dans les quartiers
périphériques. Si le centre-ville cristallise les
investissements de la municipalité (centre commercial Coty,
bureaux, logements), sur les hauteurs de la ville, dans le quartier
de la Mare-Rouge, Ali, RMiste, fustige : «Ils ne soccupent
pas de nous. Ici, on laisse brûler les poubelles, les voitures,
et même la piscine, et si on dit où on habite, personne
ne veut nous embaucher.» Un autre habitant : «Toute
une économie parallèle sest installée
dans ces quartiers. Et pas seulement avec les dealers.»
Arnaud Lemarchand, enseignant en économie à luniversité
du Havre, constate que «les différences de situation
sont de plus en plus marquées. Il y a ceux qui gagnent
de largent et qui profitent de la mondialisation, dans ce
qui est une place de circulation, et les autres, de moins en moins
qualifiés, qui subissent leffet de mémoire,
les traces de vingt ans de chômage. Ce sont eux quil
faut rendre employables».
«Requalification sociale». Dans
son enquête au Havre menée pour son livre Violence
en France (Seuil, 1999), le sociologue Michel Wieviorka pointe
les clivages entre les quartiers populaires ou déclassés,
«minés par la précarité, la paupérisation,
la dépendance à laide sociale, le désuvrement»,
et ceux du centre-ville et de plusieurs communes rurbaines. Des
«havres» où résident les groupes sociaux
épargnés par la crise : «Cadres retraités
et rentiers de lâge dor de léconomie
havraise, technocrates du secteur public, propriétaires
et cadres dentreprise portuaire, de négoce maritime
et de services.» Résultat : «En rupture avec
la mémoire maritime, portuaire, industrielle et ouvrière
de la ville, une grande partie de la jeunesse de la ville pauvre
du Havre est définie par lappartenance à un
microterritoire (la Mare-Rouge, le Bois-de-Bléville, les
Neiges).»
La municipalité répond par lannonce de programmes
de «requalification sociale, urbaine et économique».
Le grand projet de ville de 600 millions de francs (91,5 millions
deuros) concerne les 45 000 habitants des quartiers nord
; le Programme dinitiative communautaire a sélectionné
le projet de réhabilitation des quartiers sud (17 000 habitants)
et lEurope injecte 70 millions de francs (près de
10,7 millions deuros). «Soyons fiers dêtre
Havrais», slogan de la campagne dAntoine Rufenacht
en 1995, est même devenu le nom de sa liste. Il na
pourtant pas réussi à établir le consensus
pour créer lintercommunalité. La communauté
dagglomération née en janvier nenglobe
que dix-sept communes. Les plus proches ny sont pas intégrées.
La ville peut-elle séduire au-delà de ses remparts
?.
Les volontaires de la zone franche
Quatre ans après, bilan mitigé
rue de l'Avenir, dans le nord de la ville: 217 emplois créés.
Par NATALIE CASTETZ
Le Havre, correspondance
Matelas aux fenêtres, voitures brûlées
et tags : «RDA baise la police.» RDA, cest la
rue de lAvenir. Nichée dans lun des quartiers
nord, cette rue fait partie de la zone franche urbaine (ZFU) du
Havre. Au numéro 33, un immeuble dhabitation a été
transformé en hôtel dentreprises. Attiré
par les mesures fiscales (exonération durant cinq ans des
charges sociales patronales, de la taxe professionnelle et de
limpôt sur les sociétés), Côme
Frapier a quitté Paris en 1997 pour y créer Nestor
& Nelson, centrale de réservations hôtelières
devenue centre dappels. Depuis, leffectif est passé
de deux à trente salariés : «Je ne serais
pas venu sans laccueil de la ville et lentreprise
naurait pas duré sans les avantages de la zone franche.»
Quelques immeubles délabrés plus loin, Radija. RMiste
à 25 ans, elle rachète le véhicule dun
ambulancier avec des aides de lEtat, crée Bleu Azur
Ambulance en 1996 et sinstalle en 1999 dans ce quartier
où elle est née : «Pour bénéficier
des exonérations et pour montrer aux jeunes quon
peut y arriver.»
Attentes.
250 emplois ont été ainsi créés par
une petite soixantaine dentreprises sur les 180 hectares
de la ZFU ; 23 % dans les services aux entreprises et 22 % dans
les commerces non alimentaires. Pas facile pourtant de faire vivre
une zone franche dans trois quartiers dhabitat collectif,
dépourvus de toute activité économique et
où le taux de chômage frôle les 27 %. Il a
fallu 25 millions de francs (3,8 millions deuros) en création
et équipements de locaux, essentiellement financés
par les collectivités locales, lEtat et lEurope.
Car la localisation de la ZFU a été déterminée
par «létat des quartiers, explique Jean-Yves
Briand, directeur du service politique de la ville. Les plus stigmatisés
en termes de population et de cadre de vie.» Autre difficulté
: le cahier des charges impose de recruter 20 % de salariés
sur place. Encore faut-il que les demandes correspondent aux attentes
des employeurs : «Nous recevions des candidats couvreurs
et peintres alors que lon recrutait des spécialistes
en informatique et téléphonie», se souvient
Côme Frapier. Sur cette ZFU du Havre, 45 % des personnes
ayant terminé leurs études sont sans diplôme
et 93 % en dessous du niveau bac.
Pourtant, quatre ans après, la municipalité affiche
un bilan positif : «35 % des emplois ont été
attribués à des habitants de la zone et le chômage
a baissé de 22 % en trois ans. Un résultat à
nuancer, car la population a baissé de 13 % en dix ans.»
Les défaillances dentreprises ont réduit la
création réelle des emplois à 217, mais Briand
escompte de 50 à 100 emplois nouveaux dici à
2002. «Cela reste modeste comparé aux 14 000 demandeurs
demplois sur Le Havre. Mais leffet de la zone franche
est avant tout un effet de mobilisation sur ces quartiers.»
Lassitude.
Reste des problèmes de sécurité. Incendies
des locaux et lettres de menaces ont fini par lasser Côme
Frapier : «Quand notre effectif a dépassé
la vingtaine de salariés, nous avons été
considérés comme un groupe rival des bandes du quartier
qui ont une notion très forte doccupation du territoire.»
Lentreprise a donc déménagé sans attendre
la fin de la défiscalisation, dans un loft de 1 000 mètres
carrés en centre-ville et vise la centaine de salariés.
Un peu plus loin, Amin a vu flamber le kebbab quil venait
de racheter.
Mais le processus se poursuit. Près de 300 mètres
carrés de locaux précâblés sont à
commercialiser et 5 000 mètres carrés de terrain
à vendre. Une société envisage dy construire
un nouvel hôtel dentreprises. Un audit du cabinet
Ernst & Young réalisé en juin 2000 à
la demande de lassociation des villes zones franches conclut
prudemment à «une dynamique de lactivité
économique retrouvée». Même si «le
recul de trois ans nest pas suffisant pour juger de lefficacité»
des mesures.
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