Ceux qui mériteraient le label
"grands Havrais"
Alexandre Vialatte (1901-1971)
Alexandre Vialatte �tait-il un � Grand Havrais �
? 
Je sais que le simple fait de poser cette question va en choquer
plus d�un mais la rigueur scientifique nous oblige � froisser
ces quelques susceptibilit�s afin d��tablir la v�rit� une fois
pour toute. Car enfin, le doute est permis ! Cet homme est n�
dans le Limousin, il est mort � Paris et il est enterr� � Amber
(Auvergne). Son �uvre trahirait-elle une quelconque
� h�vritude � ? Que nenni ! Prenez-la par tous les bouts que vous
voudrez, Vialatte n�a jamais �crit sur Le Havre ; j�en suis �
me demander s�il a jamais mis les pieds dans cette ville. Mais
alors, qu�a donc fait Alexandre Vialatte de tout ce temps qu�il
ne passa pas au Havre ? Des traductions d�abord, en germaniste
�clair� : c�est lui qui fera conna�tre en France Kafka, traduira
Nietzsche et Brecht. Des romans, ensuite, dont j�ai peur que pas
un ne passe � la post�rit�. Et enfin ses chroniques �crites toute
sa vie durant pour un nombre de publications effarant, ces cerises
sans g�teau, ces perles sans orf�vre, ces tr�sors que le lecteur
n�en finit jamais de d�couvrir. Mais commen�ons par le d�but,
son apparence. D�apr�s les photos que nous avons de lui, il avait
une bonne t�te quelconque, sans angles saillants, un regard dont
la myopie exprime la distance � ce qu�il voit, incompr�hension
plus que m�pris. Je ne r�siste pas au plaisir de laisser Ren�
de Obaldia esquisser un portrait de Vialatte : � visage en partie
camoufl� par des lunettes et qui �voqua pour moi celui d�un mandarin
chinois. Soudain, ce fut �vident : avec simplicit� il ressemblait
au grand po�te Tou-Chao-Ling, appel� commun�ment Tou-Fou, l�heureux
rival de Li-Po. Ce qui bien s�r me plongea dans l��tonnement.
D�autant plus que nous ne trouvons trace d�aucun dessin, portrait,
encore moins d�une photographie de l�auteur (712-770) de la �
chanson du toit de chaume ab�m� par le vent d�automne � �. Vialatte
a donc de qui tenir. Il se qualifiait lui-m�me de � notoirement
m�connu � et c�est exactement cela : il a laiss� toutes ces traces
que nous avons assimil�es en oubliant que c�est � lui que nous
les devons, ingrats fripons que nous sommes � De Pierre Desproges
� Philippe Meyer, en passant par Raymond Devos et mon voisin de
pallier, il n�est un seul humoriste distingu� qui ne se r�clame
de l�h�ritage de Vialatte. Dis-moi qui tu admires et je te dirai
qui tu n�es pas. Je ne saurais assez vous recommander les recueils
de ses chroniques, de l� � Antiquit� du grand chosier � � l� �
Eloge du homard et autres insectes utiles � en passant par � l��l�phant
est irr�futable �, tout �a chez Presse Pocket et chez votre libraire
pr�f�r�. Vous n�y perdrez ni votre temps ni votre argent. Au contraire,
vous y gagnerez ce regard doucement ironique sur le monde qui
nous entoure, vous y d�couvrirez un style de grand �crivain, un
vrai (d�ailleurs il a rat� 3 fois le prix Goncourt de tr�s peu,
c�est dire si c�est un grand �crivain), d�une �rudition forcen�e
qui se moque d�elle-m�me tout en se perdant dans un jeu de miroirs
sans cesse plus d�formants. Que vous soyez d�accord ou pas, vous
sortirez d�une seule de ces chroniques, ragaillardi, de bonne
humeur et avec l�impression d�avoir pris un peu de recul sur notre
monde si moderne. Vous saurez parfois que vous aurez �t� men�
en bateau mais le plus souvent vous n�en serez pas s�r et il aura
fait �a si joliment que vous en redemanderez. Attention, Vialatte
est comme le vieux calva de mon voisin de pallier : � consommer
avec mod�ration, sinon on le g�che : une ou deux chroniques �
la fois, trois pour les plus gourmands mais pas plus. Un exemple,
pris au hasard entre mille, qui vous permettra de savoir imm�diatement
si vous succomberez ou si vous resterez herm�tique au grand homme.
Voici le premier paragraphe d�une chronique sur les secrets de
l�Univers : � les secrets de l�Univers datent de la plus haute
Antiquit�. Lucr�ce en a dit cent belles choses. Le comte de Chalon
Chaval, lui-m�me, en a compos� un grand livre (suivi d�un Eloge
du printemps et d�un Horaire des chemins de fer suisses), et les
Tolt�ques gravaient d�j� sur des pierres plates toute esp�ce de
canards, de croix et de roues dent�es, dont la traduction ne laisse
pas de doute sur la certitude o� ils furent d��tre engag�s dans
l�aventure �nigmatique de l�Univers. Nous vivons donc dans un
�pais myst�re. � Bref, pr�parez-vous � nager en plein bonheur,
dorlot� par un auteur qui ne se prend pas au s�rieux et qui s��tonne
sans arr�t de vivre dans un temps qui ne lui ressemble pas. Et
lorsque vous aurez tout lu, lorsque vous n�en pourrez plus d�avoir
v�cu sur Terre en m�me temps que lui mais sans l�avoir connu,
lorsque vous vous direz : � c�est comme cela que j�aurais aim�
�crire � et que cela vous remplira � la fois de joie et de tristesse,
lorsque vous vous sentirez un peu plus humain, alors vous saurez
que si Vialatte n�a jamais �crit sur Le Havre, c�est par pudeur.
Il n�a pourtant pas �vit� beaucoup de sujets mais il en quelques-uns
qu�il a soigneusement occult�s et Le Havre en fait partie. Chacun
comprendra sans mal que Vialatte, s�il avait abord� ce sujet qui
lui tenait trop � c�ur, n�en e�t plus �t� lui-m�me. Les apparences
ont donc �t� pr�serv�es malgr� la douleur qu�il a d� en ressentir.
Ah, c��tait vraiment un grand Havrais !
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