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"Portraits du Havre" Lib�ration

Trente ans de maires rouges - Sur le pont de la reprise - Une mer � deux visages
Points blancs Points noirs - Une culture Underground bouillonante
Qu'ici le vent balaye les diff�rences

Trente ans de maires rouges

Par PASCAL VIROT du journal libération

Le Havre, envoyé spécial

Au pouvoir de 1965 à 1995, le PCF a laissé son empreinte sur une ville qui n’est pourtant pas vouée à être gouvernée à droite.

Ici, le socle fondamental de l’implantation communiste, c’est l’âpreté de la lutte des classes.» Sous une forme ou sous une autre, chacun vous le dira : au Havre, «la lutte des classes existe toujours». Qu’ils soient communistes, socialistes, de droite ou universitaires, comme l’historien John Barzman, à la faculté du Havre. Ville ouvrière et industrieuse, Le Havre ne renie pas son passé combattant. Ce constat explique peut-être la longue présence communiste à la tête de la municipalité. Durant trente années, entre 1965 et 1995, le PCF a tenu le haut du pavé. Fédérateur de la gauche, des républicains aux radicaux, en passant par une CGT de tradition anarcho-syndicaliste plus que communiste. Si la page s’est tournée il y a six ans, ce n’est pas un hasard : le changement de majorité à l’hôtel de ville correspond à une fin de cycle, le même qui, au niveau national, a vu se clore le chapitre Marchais.
«Ville communiste, ville triste.» Des années durant, la droite havraise s’est amusée de ce slogan. «Une bourgeoisie peu ouverte au dialogue, note John Barzman, qui s’est gravement compromise avec le régime de Pétain.» Figure de proue, Pierre Courant, nommé «maire» par le régime de Vichy, frappé d’indignité nationale à la Libération et ministre de la Reconstruction en 1947… Son passage laissera des traces puisque l’architecture «stalinienne» du Havre sera curieusement de sa responsabilité.
Les militants ouvriers entretiennent une culture rebelle. Dans les années 20, ils s’opposent, notamment les métallos, aux menaces que les puissances occidentales font peser sur la toute jeune Union soviétique. Cet «internationalisme prolétarien», c’est-à-dire la défense de l’Union soviétique, marquera des générations.

La «Tripartite». Dans l’immédiat après-guerre, le combat politique s’exacerbe. Les habitants sont traumatisés : bombardée par les Anglais, rasée à 85 %, la ville ne compte plus que quelques milliers d’habitants contre un peu moins de 200 000 aujourd’hui. Les sentiments antianglais font partie de la culture ouvrière. La rivalité avec les ports de l’autre côté de la Manche ajoute à l’idée d’un «complot anglo-saxon» pour détruire Le Havre. Entre 1956 et 1959, la ville tente l’expérience communiste. Jusqu’en 1965, le PCF sera rejeté dans la minorité après un accord SFIO-droite qui a laissé des traces dans les mémoires militantes. «Cette période a pesé lourdement. Les vieux Havrais se sont sentis trahis», explique le communiste Daniel Paul, aujourd’hui tête de liste d’union de la gauche à la mairie. En 1965, quand il prend la mairie, le PCF fait peur. Le Havre-presse titre : «Les Américains ne viendront plus au Havre.»
Mais l’embellie économique des Trente Glorieuses balaie les réticences. Renault s’implante à
Sandouville en 1965.

Maire communiste de la ville pendant vingt-quatre ans. Du temps des fastes du «France».

Les Total, Atochem, Exxon,dans les années 60.Les communistes en tirent bénéfice. Régulièrement, la mairie tient cénacle avec les responsables de la chambre de commerce et
d’industrie et du Port autonome, lors de réunions baptisées la «Tripartite». Ils profitent aussi de l’aura d’André Duroméa, ancien résistant, qui occupera le fauteuil de maire durant vingt-quatre années. «Les communistes se dévouaient comme les bonnes sœurs autrefois», note le protestant Antoine Rufenacht, maire (RPR) depuis 1995. Qui admet ne pas avoir «sous-estimé l’écho des discours très lutte des classes» de ses adversaires.

Réseaux. Les communistes havrais auraient-ils érigé cette fameuse «contre-société» ? «Il y a eu des réseaux», confirme John Barzman. C’est la mairie qui, par exemple, développe les Clec (centres de loisirs et d’éducation) à travers les quartiers. «Les communistes se sont appuyés sur des réseaux familiaux et par quartier», confirme Marie-Paule Dhaille-Hervieu, auteur d’une thèse intitulée Communistes au Havre, communistes du Havre : «Ils sont plutôt représentatifs des classes populaires, au-delà de la classe ouvrière.» A leurs côtés, une CGT, vrai syndicat de masse, de tendance libertaire, dominée par les dockers, puis par les métallos dans les années 60. Son influence est indéniable. En 1948, alors que la droite dirige la municipalité, le syndicat obtient le retrait des écrans du film Un homme marche dans la ville, car le réalisateur, Marcello Pagliero, a eu l’audace de montrer quelques dockers.

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