Accueil
 Economie
 Santé
 Associations
 Social
 Environnement
 Qui est qui ?
 Sondage express
 Culture
 Nouvelles technologies
 Actualit�s
 L'erre du temps
 Nuits Havraises
 Nos liens
 


>Actualité

>Portraits du Havre

>Les dossiers de l'histoire

>Les critiques cinématographique de françois herdé

>Ceux qui mériteraient le label "grands Havrais"

>Critiques litt�raires

Contacter
François Herdé

 
Les dossiers de l'histoire

Du Havre-de-grace � porte oc�ane - 11 juin 1940. Un drame de l'exode
5 et 6 septembre 44, jours maudits - Provisoire et transition

Provisoire et transition

PHILIPPE MANNEVILLE

En cet été 1944, l'espoir qui avait soutenu les Havrais pendant quatre ans allait bientôt devenir réalité, car ils voyaient approcher la délivrance. Certes depuis quatre ans de nombreux bombardements avaient fait des victimes et laissé ça et là des trous dans le tissu urbain, dont le plus grand consistait enquelques pâtés de maisons quai George-V incendiés en juin 1940. On avait réfléchi à l'après-guerre, élaboré un plan d'urbanisme et creusé un tunnel pour favoriser les relations entre la ville basse et la ville haute appelée à se développer. Le port était quasi intact, prêt à rejouer son rôle de moteur économique de la ville. Dans l'ensemble donc, la vie devait pouvoir reprendre presque normalement, à l'exception des restrictions qui seraient encore, comme pour tous les Français, nécessaires pendant quelques temps.
L'avance des armées alliées, après les dures batailles de Basse-Normandie, avait repris, Paris était libéré et les Alliés arrivaient sans résistance aux portes du Havre transformé en camp retranché. Quelle serait l'attitude des troupes allemandes et de leur chef, abandon ou résistance acharnée? Qui pouvait le dire? C'est alors qu'intervint un événement qui va faire basculer le sort et l'avenir du Havre et des Havrais : le bombardement du 5 septembre et ceux qui le suivent jusqu'à la Libération le 12 septembre. D'une façon brutale, inattendue pour beaucoup, et dans une proportion qui n'avait rien de commun avec ce qui s'était passé pendant quatre ans, se pose alors immédiatement et va se poser pour les mois et les années qui vont suivre, toute une série de problèmes : survivre et vivre en attendant la reconstruction.
Curieusement, cette période de transition a peu retenu l'attention. On a beaucoup écrit sur les bombardements - celui du 5 septembre en particulier -, sur le siège et sur la Libération, comme on a beaucoup écrit sur la reconstruction. On a beaucoup parlé des victimes, mais on a peut-être un peu trop oublié ce à quoi les survivants avaient été confrontés au lendemain du bombardement, ce qu'avait été la vie des Havrais jusqu'à ce que la ville soit reconstruite, le règne du provisoire. Sans doute le transitoire et le provisoire, éphémères par définition, ne retiennent que peu l'attention comme tout ce qui est vécu au quotidien, et les contemporains sont peu enclins à noter, à photographier, à préparer les archives pour l'historien de demain. Les archives officielles n'étant pas toutes consultables, il reste surtout comme source la presse locale et les souvenirs personnels toujours subjectifs et entachés de flou et d'inexactitudes.

PARER AU PLUS PRESSE

Si les survivants des quartiers touchés le 5 septembre erraient, quelque peu hébétés, à la recherche d'un toit, l'équipe municipale chargée de la cité et de ses habitants, était elle aussi en état de choc, ayant dû fuir l'hôtel de ville en flammes. Il lui incombait cependant de parer au plus pressé. Ayant trouvé refuge au lycée de garçons, elle allait tenter de faire face à l'aide de services qui repartaient de zéro, sans moyens, sans archives. D'abord lutter contre l'incendie menaçant tout ce qui n'avait pas été atteint par les bombes. Puis nourrir et loger les sinistrés, réorganiser la vie - le tout coupé de l'extérieur -, sous la menace d'autres bombardements, et en présence d'un occupant qui non seulement ne veut toujours pas céder, mais encore a les nerfs particulièrement à vif.
La libération de la ville ne va rien changer à ces priorités, si ce n'est l'interdiction de rentrer dans le camp retranché pour les réfugiés ; mais à l'administration municipale mise en place par Vichy va se substituer le «Comité Havrais de Libération» présidé par Emile Sicre, tandis que Pierre Callet, préfet délégué entré avec les troupes dès le 12 septembre, s'installe à la sous-préfecture. Aux occupants allemands vont succéder les libérateurs alliés, d'abord les Britanniques, puis les Américains. Avec ces derniers, les Havrais vont cohabiter jusqu'en 1946.

LA VIE REPREND SES DROITS

Par une sorte d'instinct de conservation, tout de suite les Havrais se sont attelés à la reprise des différentes activités, tant de la part des autorités et des administrations que des habitants qu'ils aient été sinistrés ou non. On peut suivre assez bien ce mouvement grâce à la presse locale.

La presse.
On assiste en effet à un fort besoin de communiquer, de s'exprimer, et l'on est quelque peu étonné du nombre de feuilles, plus ou moins éphémères qui virent alors le jour. Dès le 13 septembre paraît le quotidien Havre-Matin, domicilié 80, boulevard de Strasbourg, paraissant sur deux pages 34x50 cm. En manchette «La garnison allemande du Havre a capitulé hier matin à 11h30» ; à droite Bernard Esdras-Gosse commence son éditorial par les célèbres mots envers les libérateurs «Nous vous attendions dans la joie, nous vous accueillons dans le deuil». Le 18 septembre, c'est le numéro 1 des Informations havraises, deux pages également au format réduit de 22x28 cm., domicilié au lycée de garçons, ayant pour gérant Gaston Pottelet et qui aura 22 numéros, et celui du 12 octobre annonce que «Les Informations havraises ont rempli leur mission», celle d'avoir été un trait d'union pour les renseignements, puisque la presse havraise ne pouvait reparaître avant au moins trois semaines (quid alors de Havre-Matin?). «Demain Havre Libre doit paraître». En effet le numéro 1 de ce quotidien est daté du 13 octobre 1944. D'un format réduit, 24x33 cm., il est domicilié 112, boulevard de Strasbourg (là où étaient les locaux du Petit Havre et du Journal du Havre), son directeur est Ulysse Nicolas. Celui-ci annonce ce qu'est Havre Libre, «l'organe du Comité de la Libération, c'est-à-dire L'ORGANE DE TOUS. C'est un journal absolument neuf, bien havrais, et d'inspiration française dans la plus pure des traditions. Il est propre, il est net, il est étranger à toute combinaison politiques. Arrive aussi au Havre Normandie qui paraît à Rouen depuis le 1er septembre. Havre-Eclair ne reparaîtra que le 26 mars 1945.
Il y a aussi la presse issue de la Résistance, tel Le Patriote, et L'Heure H, qui publient quelques numéros, mais cessent rapidement de paraître, après avoir annoncé leurs intentions de lutter contre les collaborateurs et pour la justice et la propreté.

Eau, gaz, électricité.
La destruction des réseaux de distribution dans la partie rasée de la ville interdisait d'elle-même toute reprise de ces services. Si les usines à gaz et pour l'électricité n'avaient pas été touchées davantage, elles manquaient de combustible pour fonctionner ; dès le 19 septembre on annonçait que les canalisations de gaz avaient été réparées et que la distribution reprendrait dès l'arrivage de charbon ; mais pour la centrale électrique, le bassin Vauban où l'on puisait l'eau pour assurer la condensation de la vapeur, se vidait à marée basse par suite de la destruction des écluses de retenue, et il fallait arrêter la centrale d'où une marche intermittente d'environ six heures par marée


Le 20 septembre 1944. Place des Gobelins, le quartier est privé
d'eau mais une source jaillit dans un entonnoir de bombe.

Le 19 septembre on annonçait un retour à la normale pour le début d'octobre ; en attendant les Informations havraises publient chaque jour les heures de distribution, ainsi le 28 septembre de 6h07 à 12h07 et de 18h17 à 24h17, ce qui était tout à fait convenable pour les habitations où l'électricité n'était utilisée pratiquement que pour l'éclairage ; mais il n'en était plus de même lorsque les horaires étaient, par exemple comme pour le 4 octobre, de 10h41 à 16h4l et de 23h06 à 5h06! «Cet inconvénient fut vite réduit, les Alliés mirent à notre disposition une véritable armada de camions qui entreprit de combler avec des matériaux provenant des ruines de la ville, ils ne manquaient pas, l'entrée du bassin Vauban (...) L'approvisionnement en charbon fut assuré provisoirement en allant chercher les stocks de charbon existant dans le port. Des équipes s'activèrent à réparer les câbles souterrains du réseau de distribution particulièrement ceux qui permettaient d'alimenter le port en énergie électrique». Pour l'eau, on annonçait la reprise très rapide de la distribution. En attendant, on se rendait avec brocs et seaux là où il y avait des sources : à l'hôpital général, à l'hôpital Pasteur, aux Quatre chemins -, il fallait faire la queue, revenir chargé et cette précieuse denrée était donc réservée pour la cuisine et un strict minimum de toilette et de lessive. C'était ce dont souffraient le plus les habitants, car l'eau est essentielle, mais il fallait réparer les canalisations, les isoler de la ville détruite pour empêcher toute fuite importante et parer à la pollution due à la présence de cadavres et de décombres. Les services «avec le concours de nos alliés britanniques et américains» réussirent à remettre en charge les conduites principales, mais par quatre fois elles se rompirent de nouveau. Il était urgent d'obtenir de Paris des tuyaux neufs. Enfin tout rentrera dans l'ordre.

Voirie et transports.
Dans le même ordre d'idée, il fallait rétablir les principaux axes de circulation, et donc les déblayer des décombres d'immeubles et remblayer les trous de bombes.

Les Américains prêtèrent leur concours et l'on vit apparaître dans nos rues ces engins alors inconnus, les bulldozers, qui repoussaient sur les côtés briques et gravats, traçant des voies où bientôt allaient circuler des norias de camions chargés d'hommes et de matériel. Les égouts, eux aussi éventrés par les bombes, devaient être réparés, les ordures ménagères ramassées dans les quartiers restés debout, afin de sauvegarder l'hygiène publique.
Enfin la vie reprenant et les habitants étant souvent logés loin de leur lieu de travail, il fallait le plus tôt possible rétablir les transports en commun, c'est-à-dire les tramways. «Les voies et lignes aériennes sont pratiquement détruites ou hors d'usage dans le centre, (...) il est impossible de circuler sur une partie quelconque du réseau. Sur 107 motrices et 26 remorques existant avant-guerre, on ne retrouve que 25 motrices et 10 remorques en état de marche». Dès le 2 octobre, bien sûr aux seules heures où le courant est distribué, on annonce la réouverture des lignes : 1 (Hôtel de Ville - rue A. Barbès), 2 (Gare - rue A. Barbès), 3 (Gare - Pont V), 4 (Gare - Maison du marin). Le service se renforce progressivement et au 23 novembre, il aura été parcouru 1883 km et 23 045 voyageurs auront été transportés. Ce n'est qu'à partir du 9 avril 1945 que la circulation peut reprendre sur le boulevard de Strasbourg et que les lignes 3 et 4 pourront partir de l'hôtel de ville. Le plateau ne sera de nouveau desservi qu'en octobre 1945.
Le 19 septembre on annonce que la S.N.C.F. envisage de rétablir vers le 15 novembre la liaison avec Paris. Le voyage durait alors longtemps, car on passait par Buchy. On se souvient également du transbordement pour franchir la coupure du viaduc de Barentin ; il fallait descendre à pied, avec ses bagages et remonter de l'autre côté où attendait un autre convoi. Cette situation dura jusqu'au 7 octobre 1946.

Les administrations.
Après l'infrastructure matérielle, il faut évoquer la reprise de l'activité administrative. Tout ce qui précède est le résultat du travail de l'administration municipale et de ses services réinstallés, comme tous les sinistrés, provisoirement, d'abord au lycée de garçons, puis se trouvant répartis dans différents endroits : à la propriété Dero 8 rue Pasteur, à la propriété Grosos 128 rue de Tourneville, à l'école de garçons rue Clovis, à l'école des Beaux-Arts 44 rue Jules-Lecesne, à la Justice de Paix rue Labédoyère, pour les principaux endroits. Au fur et à mesure des besoins, ils vont se répartir dans ce qui reste de la ville et en particulier à l'hôpital Pasteur. Dès le 19 septembre, les Informations havraises déclaraient, rassurantes, «la population peut donc regarder sans crainte l'approche de l'hiver : ses administrations travaillent pour elle». Le 21 octobre, la presse rend compte de l'interview demandée à Emile Sicre, président du Comité de Libération ; après avoir passé en revue les différentes priorités auxquelles la ville est confrontée, une impression en ressort : «tout ce qui était humainement possible de faire pour atténuer les conséquences de la catastrophe a été fait. Des solutions provisoires ont été apportées aux problèmes d'urgence. La période de stabilisation que suivra bientôt la reconstruction va commencer». La Caisse d'Epargne avait repris ses opérations dès le 18 septembre à sa succursale de la rue de Normandie. Le 22 septembre, c'est la nouvelle répartition des commissariats de police et de leurs limites qui est donnée; on en trouve un au 15 bis rue Maréchal-Galliéni, lieu de refuge. La Chambre de commerce et d'industrie a ouvert de nouveaux bureaux au 1er étage du 37 rue Fontenelle, dans les locaux du Nouveau Cercle. Il lui faudra attendre la construction de la Bourse provisoire pour retrouver presque son ancien emplacement. Les audiences du Tribunal de commerce peuvent reprendre le 29 septembre, le palais de justice n'ayant que peu souffert. Dès le 4 octobre, on apprend par le conservateur Saladin que les trésors artistiques de la ville (les collections du musée de peinture et du musée archéologique) sont intacts...

La vie politique.
La vie politique reprend dès le 12 septembre avec la proclamation de la libération du Havre, le rétablissement de la légalité républicaine et l'installation par Pierre Callet, préfet délégué, du Comité Havrais de Libération. Composé de quatorze membres, il devait rester en fonction jusqu'au 1er décembre 1944. Par un arrêté préfectoral du 16 novembre, était en effet nommé un conseil municipal de trente-deux membres dont sept appartenaient au conseil d'avant 1939 parmi lesquels C. Salacrou et E. Sicre ; tandis que dans les nouveaux figuraient cinq femmes, l'abbé Varignon, Jean Binot, Gilbert Femez ; Emile Sicre était le maire. A la suite des premières élections depuis la Libération, Pierre Voisin est élu maire le 18 mai 1945. Pierre Courant, arrivant nettement en tête venait d'être empêché de siéger par décision administrative, en attendant qu'un jury d'honneur statue sur son attitude pendant l'occupation ; il devait être acquitté dès le 26 juin. Cette reprise de la vie politique se manifeste aussi par les réunions des partis et des syndicats. Dès le 23 septembre 1944, la S.F.I.O. se réunit, bientôt suivie par l'Union locale des syndicats, la section communiste du Havre...

Sport et spectacles.
Malgré tous ces bouleversements, le choc, les deuils, les difficultés de la vie quotidienne, ce qui pourrait alors paraître comme du superflu voire de l'inconvenant, mais qui est en fait une saine réaction (la vie doit reprendre sous toutes ses formes et il faut savoir mettre de côté ses peines pour être capable de lutter, et puis la jeunesse est là qui pousse dans ce sens), loisirs et distractions reprennent également. Le 29 septembre, les Informations havraises publient les communiqués du H.A.C., des Loisirs coopératifs, de l'Amicale Juliette Dodu... pour la reprise des activités. Mais on apprend (le 8 octobre) que «Au H.A.C. rugby, l'entraînement ne consiste qu'en travaux de sauvetage du terrain sinistré. Reboucher les trous d'obus et retaper les tribunes écroulées. Mais il est fort question d'un prochain match contre les Britanniques». Le H.A.C. natation reprendra ses activités dans le bassin du Commerce aménagé à l'aide de caissons américains ; tandis que le H.A.C. football ne tarde pas à compter 18 équipes qui jouent sur les stades Langstaff de la Cavée Verte, et de la Demi-Lune à Harfleur. L'athlétisme a ses adeptes et donnera une championne d'Europe de saut en hauteur en 1946, Anne-Marie Colchen. La plage restera longtemps inaccessible et dangereuse avec ses barbelés, chevaux de frise, épaves et autres pièges.
On a quand même attendu un peu plus pour rouvrir les cinémas. C'est d'abord le «Rex» qui a été choisi, avec six représentations par semaine.

Le «Sélect» est réquisitionné par les Américains. Puis d'autres salles rouvriront pour le public. Il n'y a plus d'autres salles (théâtre, salle Lord Kitchener... ont été anéantis) et les cinémas servent pour les conférences, le théâtre, la danse, et les réunions importantes. Mais la municipalité a autre chose à faire que de s'occuper de ce qu'on ne baptise pas encore «culture» et l'on voit fleurir de multiples initiatives privées. C'est Le Cadran, créé par Michel Migraine pour donner des concerts et des conférences, c'est le groupe Recherche qui organise à la bibliothèque municipale de la rue Ancelot des cycles de conférences très suivis, ce sont les J.M.F. Il y a aussi une vie «nocturne», des cabarets (le célèbre Trognon au Beauséjour). Le casino, en partie sinistré, ne rouvrira que le 11 juillet 1946, pour la boule et le baccara, puis il abritera des récitals de musique.

Les écoles.
Le 2 octobre, on annonce que les épreuves du brevet commercial qui n'avaient pu être passées le 6 juin et les jours suivants auront lieu le 16 octobre. Le 13 c'était au tour des candidats bacheliers qui «inscrits n'ont pu se présenter à la session normale, de juin par suite des événements de guerre», ainsi que ceux qui se sont présentés et dont les copies ont été détruites (nous annonçant que les copies avaient été détruites à Caen, le proviseur le regrettait surtout pour sa valise qui avait péri avec!) ; les épreuves étaient simplifiées et il n'y eut pas d'oral, mais combien pendant ces mois d'attente, de tension, d'exaltation, avaient travaillé d'autant qu'ils ne savaient pas qu'ils auraient à repasser les épreuves? Pendant l'examen on demanda à tous ceux qui avaient perdu un parent proche dans les bombardements de se faire connaître, sans doute afin d'être plus indulgent envers eux, on le comprend. Enfin, le 17 octobre on annonce la rentrée des classes pour les écoles disponibles, car il y avait celles qui avaient été détruites, celles endommagées, celles occupées soit par des services administratifs, soit par les Alliés. En juin 1945, quatorze écoles étaient encore occupées par ces derniers, dont le collège technique de jeunes filles. Le lycée de jeunes filles avait trouvé refuge au lycée de garçons, dans les ailes nord inoccupées, mais on avait décalé les horaires de l'un et de l'autre établissement afin, officiellement, d'éviter les rencontres!

LES TRACES DE LA GUERRE ET DE L'OCCUPATION

La reprise de la vie qui n'a pour but que de tendre vers sa normalité, se fait en parallèle avec le souvenir de ce qui vient d'être vécu, sans cesse présent par les traces lisibles dans les hommes et dans la ville, mais aussi par des événements qui vont rappeler d'une manière actuelle et souvent cruelle qu'ailleurs aussi il s'en est passé de terribles.

La présence des morts.
Chaque jour la presse publie des listes de victimes du 5 septembre ou du tunnel Jenner, tandis que de nombreux faire-part, concernant souvent toute une famille, indiquent «décédé tragiquement». Les nombreuses victimes des bombardements de septembre avaient été inhumées, lorsque c'était possible, dans des cimetières provisoires : jardin Saint-Roch, place Gambetta, 139 route Nationale... On ne sait toujours pas le nombre de ces victimes et les bruits les plus divers circulent. La Croix-Rouge, dans le numéro 2 du 19 septembre, parle d'un ordre de grandeur de 2000 et ajoute qu'il est inutile de le grossir inconsidérément. C'est également elle qui publie des listes de victimes et de personnes recherchées. Le 24 octobre ce sont les obsèques, à la chapelle Saint-Thomas-d'Aquin, des Equipiers nationaux morts en service. Les cérémonies du souvenir du 2 novembre sont évidemment particulièrement émouvantes. Au cimetière Sainte-Marie, Emile Sicre pose la première pierre du monument élevé à la mémoire des victimes civiles de l'occupation et des camarades fusillés par les Allemands.
Dans son premier numéro Havre Libre rend hommage à Jean Maridor, «le Guynemer de cette guerre». Mais il faut attendre que les Alliés aient pénétré en Allemagne pour apprendre ce que sont devenus les prisonniers et déportés, découvrir l'horreur des camps de concentration. Le 28 août 1945 on apprend que Georges Maguin, un des chefs de renseignements de L'Heure H était mort à Buchenwald le 24 août 1944. D'autres heureusement revinrent, le 30 juillet 1945 Léon Meyer, ancien député-maire de la ville, de retour de camp de concentration, vient au Havre. C'est le retour de Roger Mayer que je cite parmi d'autres, pour en avoir été le témoin, comme voisin de son domicile.

Traces matérielles.
Peu avant le débarquement (ou immédiatement après?) les Allemands avaient obligé de déposer à la mairie les postes de T.S.F. Si tous n'avaient pas obéi, ceux qui l'avaient fait, étaient priés dès le 21 septembre de reprendre leur bien, contre présentation du récépissé de dépôt, à l'hôpital Pasteur ou à la maternité, communiqué répété le 28. Ce sera pour quelques-uns le seul objet retrouvé.
Il y avait ce qui avait été abandonné par l'armée allemande et le 29 septembre on annonce le recensement des véhicules et des chevaux, en prévenant en même temps qu'il était interdit de prendre quoique ce soit dans les locaux qui avaient été occupés. Il y avait les blockhaus, non seulement sur le front de mer et dans certaines propriétés de la «côte» où se trouvaient les états-majors, mais aussi en ville. On se souvient de celui qui avait été construit à l'emplacement de l'immeuble de la brasserie «Le Cardinal», boulevard de Strasbourg et qui fut occupé au lendemain de la guerre par un café sous l'enseigne «Le Blocos», utilisation originale et plus pacifique!

Plus dangereuses étaient les mines posées un peu partout et que les services spécialisés enlevaient le plus vite possible ainsi que les bombes non explosées. En août 1945 le bilan est de 44 787 mines détectées et détruites, travail effectué par 40 démineurs dont 18 ont été tués ; il est de 225 000 au 31 janvier 1946. Sans compter le travail des pionniers américains sur le port et sur la plage. Des riverains de la plage se plaignent de l'ébranlement des maisons causé par l'explosion de mines, projetant en outre d'importants blocs de béton.
Bientôt on allait revoir dans les rues du Havre des uniformes allemands, mais dans un état d'usure qui contrastait avec ceux vus pour la première fois en juin 40. Les prisonniers de guerre faisaient leur apparition comme main- d'oeuvre pour le déblaiement des décombres, pour nettoyer les briques qui allaient être réutilisées. Mais ils étaient aussi nombreux au service des Américains, dans les camps et cantonnements pour assurer les tâches de nettoyage, de serveurs dans les mess. J'ai entendu, au château de Colmoulins, d'excellents artistes allemands, sous l'uniforme marqué du P.W., donner des concerts de musique de chambre pour les officiers et leurs invités.

L’épuration.
S'il y eut quelques crânes féminins tondus, il n'y eut pas au Havre d'exécutions sommaires, de justice expéditive, et cependant la ville compta ses collaborateurs de tous niveaux. Le 8 octobre on apprend que l'audience solennelle d'installation de la Cour de justice est fixée au 12. Elle a pour mission de réprimer les faits commis jusqu'à la date de la Libération, relevant de l'intention de favoriser les entreprises de toute nature de l'ennemi. Elle prononce la peine de mort pour Robert Lemonnier, passé des F.T.P. à la Gestapo et qui permit l'assassinat de Jean Le Brozec. Le 25 mai 1945, ce sera le procès de la presse pour les dirigeants du Petit-Havre, du Journal de Fécamp, du Réveil de Criquetot. La dernière affaire sera jugée le 1er août 1945. La Cour de justice aura rendu 335 jugements, prononçant 16 condamnations à mort, 9 peines de travaux forcés à perpétuité, mais aussi 30 acquittements.
Le 13 octobre paraît une première liste d'internements administratifs ou de mises en résidence surveillée. Le 24, par ordre du Comité de Libération, sont fermés une trentaine de cafés-débits où les Allemands avaient été accueillis avec trop d'enthousiasme ; d'autres suivront. Puis ce sont les comptes rendus des procès devant la Chambre civique qui prononce des peines d'indignité nationale, avec ou sans confiscation de la fortune. On fait appel à témoins pour les enquêtes judiciaires. On juge tous ceux qui se sont adonnés au marché noir et l'on trouve au banc des accusés de nombreux cultivateurs des environs qui ont quelque peu abusé ou qui ont trop bien ravitaillé les Allemands.

LES AMERICAINS

Les Britanniques qui avaient libéré la ville restèrent peu de jours, continuant le combat contre les troupes allemandes. Il furent remplacés par les Américains qui installèrent une puissante base logistique, pour le ravitaillement du front en hommes et en matériel. Cherbourg avait été rapidement mis en état et sa base avait permis de ravitailler le front de Basse-Normandie. Mais la distance se faisait de plus en plus grande avec les armées en campagne. Aussi la prise du Havre vint-elle à point nommé. Comme ils l'avaient fait à Cherbourg, les Américains mirent en oeuvre de gigantesques moyens pour déblayer les accès au port (déminage, enlèvement des épaves dans le chenal et le plan d'eau), ce qui permit en un premier temps aux navires de déchargé en rade sur des péniches de débarquement qui, avec leur rampe d'accès, permettaient de débarquer sur la plage, elle aussi déminée et déblayée de tous ses pièges et obstacles. Pendant ce temps, ils travaillaient dans le port, détruit à 90% par les Allemands dans les derniers jours d'août, pour pouvoir l'utiliser. Là aussi, il fallait déminer, enlever les épaves, dégager les itinéraires, et comme les quais étaient inutilisables, construire, à l'aide des déblais, des rampes d'accès qui permettaient aux véhicules amphibies (les ducks ou canards) de faire la navette entre les navires ancrés dans les bassins de marée et les hangars ou les aires de stockage et de dispatching où les camions venaient les prendre. Ce fut le travail du XVIth Port. On put se rendre compte de l'organisation, de l'efficacité, de la puissance de cette armée et de ses moyens.
Ils devaient encore accueillir et assurer la réexpédition des hommes et du matériel. C'est alors qu'on vit se construire, soit en ville sur les espaces dégagés par les bombardements (camp «François 1er»), soit sur le port, soit à la périphérie, des camps de baraques en bois, de tentes, portant pour la plupart des noms de cigarettes.
Au Havre, il y avait «Herbert Tareyton» à la forêt de Montgeon - d'une capacité de 16 400 hommes -, sur l'aérodrome de Bléville «Wings» (2250 hommes), à Sanvic «Home Run» (2000 hommes), à Gainneville «Philip Morris» (35 000 hommes), à Etretat «Pall Mall» (7700 hommes), et les trois camps les plus importants de troupes U.S. sur le théâtre des opérations d'Europe -. «Lucky Strike» (58 000 hommes) entre Cany et Saint-Valery, «Old Gold» (35 000 hommes) sur les communes d'Ourville, Saint-Valery et Yerville, et «Twenty Grand» (20 000 hommes) près de Duclair.
Après la signature de la capitulation allemande, ils serviront de camps de transit dans l'autre sens pour le retour «at home», Le Havre ayant été choisi comme port principal d'embarquement,
«Gate Way to America».

Ce ne fut d'ailleurs pas sans protestation de certains Havrais qui estimaient que cela allait encore retarder la reprise du trafic civil et empêcher le port de se développer et de se placer de nouveau en situation de concurrence. Le 7 février 1946, on enregistre le passage du 3 000 000ème soldat américain. A une certaine date, le camp «Philip Morris» comptait 35 000 habitants dont 3000 Européennes, épouses de G.I., tous attendant pour s'embarquer. La base U.S. fut supprimée le 10 juillet 1946. Pendant toute cette période, il y eut en permanence une présence américaine qui fut une des caractéristiques de la ville. Certains la ressentaient comme une nouvelle occupation, à cause du comportement de quelques militaires: conduite rapide dans les rues - d'où de nombreux accidents -, agressions sous l'empire de l'alcool ; présence mal vécue des troupes noires qui faisaient peur. L'effort de guerre était prioritaire et cela s'accordait mal parfois avec la vie civile. Mais il y avait aussi de bons côtés à cette présence. Dès le 19 septembre, les Alliés font appel à de la main-d'oeuvre, ce qui allait s'amplifier ; sur le port, bien sûr, et Pierre Aubery a très bien rapporté dans son livre Les Américains au Havre tout cet aspect. Dans les cantonnements aussi, on employait de nombreuses femmes pour des travaux de blanchisserie et je me rappelle de ce sergent américain qui nous parlait de la «guerre des laveuses» qu'il devait soutenir au fort de Sainte-Adresse. «L'armée américaine emploie un grand nombre de civils. Non seulement elle paie de hauts salaires, mais travailler avec les Américains signifie "se défendre" et se défendre, ça rapporte», écrit Pierre Aubery. Car ils assuraient, volontairement ou non, le ravitaillement d'une bonne partie de la population : dons, ventes, trocs, vols, permettaient d'avoir ravitaillement, habillement (qui ne portait pas alors du kaki? ceux qui l'avaient fait teindre!).
Sans doute la majorité des troupes était installée à la périphérie, mais certains services étaient en ville ou à Sainte-Adresse : à Dufayel, aux forts de Tourneville et de Sainte-Adresse, 81 boulevard de Strasbourg... Ils étaient présents aux différentes cérémonies avec des musiques militaires qui nous surprenaient, avec leurs immenses hélicons passés autour du cou et dont le pavillon dominait nettement la tête du musicien.

LES SINISTRES

Ce sont bien sûr les sinistrés totaux ou assimilés qui retiennent l'attention. Il faut leur trouver un hébergement, si possible un nouveau logement, puis de quoi le meubler au moins de l'essentiel, des vêtements, de quoi se nourrir, et souvent sans argent s'ils n'ont pu en emporter. C'est dire qu'ils dépendent de la solidarité, individuelle mais surtout collective.

Le relogement.
Si l'on connaît quelqu'un qui n'a pas été sinistré on tente d'y trouver un refuge, même provisoire, sinon il faut avoir recours à la réquisition soit d'un logement vacant, soit, le plus souvent, d'un logement dont les occupants sont provisoirement absents, évacués. On fait ouvrir par un serrurier et l'on s'installe. Au retour de l'occupant en titre, on tente de s'arranger, de se resserrer, mais les appartements ne se prêtent pas toujours à une telle séparation, les sanitaires quand ils existent, la cuisine doivent être partagés ; dans les plus grands appartements, on arrivera même à établir des cloisons, des entrées séparées afin que chacun soit chez lui, mais il reste la question des frais d'électricité, les installations non centralisées ne permettant pas de comptages séparés ; pour l'eau ce n'est pas pareil car peu de logements au Havre ont des compteurs individuels, on se contentera donc de répartir la dépense totale sur une autre base pour tenir compte de la suroccupation de certains appartements. De telles situations vont durer parfois longtemps ; je pourrais citer au moins un cas qui durait encore dans les années 70. Mais bien vite ces situations amenèrent des frictions, même des brouilles entre anciens amis. D'un côté on trouvait ceux qui avaient tout fait pour éviter les réquisitions et qui occupaient des appartements bien trop grands pour eux, d'un autre côté on trouvait des sinistrés qui ne faisaient rien pour changer de situation et s'incrustaient. Mauvaise volonté, absence de solidarité, ég6isme étaient plus fréquents que le contraire. Il y avait aussi ceux qui avaient obtenu plusieurs réquisitions successives et les avaient monnayées. Comme il y eut 15 000 réquisitions de prononcées, il n'est pas étonnant qu'il y ait eu des «bavures». Officiellement elles étaient levées au 31 décembre 1945, les rapports entre propriétaires ou anciens locataires et les occupants étant désormais régis par le droit commun. Des cas exceptionnels de réquisitions étaient prévus, au pouvoir du seul préfet.
Malgré ces situations, ces sinistrés étaient encore mieux lotis que ceux qui avaient trouvé refuge dans une cave, dans une partie encore debout d'un immeuble sinistré et qui s'y calfeutraient tant bien que mal. Il y avait aussi l'incompréhension de certaines administrations, tel le refus de laisser réparer des immeubles qui devaient être plus tard détruits. Pour tous ceux-là, la situation devenait angoissante à l'approche de l'hiver. Mais, petit à petit, les choses s'arrangeaient et il le fallait bien tant que d'autres solutions ne pouvaient être mises en oeuvre, faute de moyens (matériaux, baraquements).
La situation des commerçants n'était pas meilleure ; de plus, pour eux, il s'agissait de leur outil de travail ; il leur fallait donc coûte que coûte se réinstaller pour recommencer. On vit alors des boutiques partagées entre des commerces parfois très différents (une marchande de dentelle et un boucher). On en vit s'installer au fond d'une cour, dans un jardin (le marchand de musique et disquaire Lavalle était dans un kiosque de jardin d'une propriété rue Thiers). Ceux qui avaient les moyens pouvaient acheter un pas-de-porte, parfois dans un autre quartier. Chaque jour dans la presse locale on voyait les commerçants, les artisans, les bureaux donner leur nouvelle adresse.

Les secours.
Le Secours national devenu le Secours social distribuait, ainsi que la Croix-Rouge, tout ce qu'il recevait. Il faisait tout ce qu'il pouvait pour vêtir et aider les sinistrés. Le 17 octobre M. Delamare, son responsable, déclarait «j'occupe un poste où l'on perd des amis chaque jour». Bien vite heureusement on comprit la détresse des sinistrés havrais ; mais ils n'étaient pas les seuls en France. Aussi des actions spécifiques pour les Havrais furent entreprises à l'initiative de personnalités havraises vivant à Paris ou ailleurs. Le 18 avril 1945 au Palais de Chaillot est organisée, sous le haut patronage du général Koenig, gouverneur militaire de Paris (sa soeur et son beau-frère vivaient au Havre) et sous la présidence d'André Siegfried, une soirée de gala au profit des sinistrés du Havre. Raoul Dufy offre une toile qui sera mise aux enchères et adjugée 130 000 francs, mais son acquéreur en fera don à la Ville du Havre. Ce fut l'occasion pour constituer une Amicale havraise - à l'initiative de M. Sautreuil - chargée de réunir des dons pour les Havrais sinistrés. Aux Etats-Unis des Français parlent du Havre (conférences illustrées) et recueillent des fonds. Les habitants de la Nouvelle-Orléans, en grande partie de descendance française, portent un vif intérêt au Havre et désirent faire quelque chose. Le Secours Quaker propose en février 1945 d'aménager un centre d'accueil ; son action sera particulièrement efficace.
Il y a aussi les parrainages. Alger avait été relayée dès 1943, lorsque Le Havre fut coupé d'avec sa marraine, par le département des Landes. Bien entendu ils firent tout ce qu'ils purent, en particulier - pour les Landes - en accueillant des enfants en colonies de vacances.

Les associations.
Il fallut plusieurs mois pour que les sinistrés s'organisent en associations de défense. C'est d'abord le «Comité de défense des sinistrés et des intérêts généraux du plateau d'Aplemont», créé le 22 novembre 1944. Ce n'est que le 16 janvier 1945, qu'eut lieu la première assemblée générale de l'«Association des sinistrés du Havre» qui avait été fondée le 22 décembre 1944, et qui réunit au «Rex» 800 personnes. On y élit un conseil d'administration et les débats eurent lieu «dans une atmosphère de pure solidarité». Son fondateur qui en devint le président était Robert Le Chevalier qui joua un rôle important dans la reconstruction puisqu'il fut également le président de la «Coopérative de reconstruction François 1er». Elle fut suivie, le 20, par celle de l'«Association des travailleurs sinistrés» qui également procéda à l'élection de son conseil d'administration. On relève encore l'«Association des comités de défense des sinistrés du Havre et des communes suburbaines» dont le siège est 143 cours de la République. Enfin, les comités de quartier vont jouer un rôle important également.

LE PROVISOIRE

Mais tous ces expédients ne pouvaient résoudre le problème, d'autant que la population croissait très régulièrement. On avait bien essayé les premiers jours d'empêcher le retour des réfugiés dans ce qui avait été le camp retranché ; il y allait alors des mesures d'hygiène et de la survie des «assiégés». Mais on avait besoin du retour de certaines professions, les Américains avaient besoin de main-d'oeuvre ; il en fallut bientôt pour le déblaiement, pour les réparations. Certains réfugiés dans les départements d'accueil (Eure-et-Loir, Oise) et ailleurs, devenaient parfois indésirables, surtout avec le retour des prisonniers de guerre. Cependant, tous ne seront pas encore rentrés en 1950.
D'autres solutions étaient donc à trouver. On a reproché à la municipalité de n'avoir pas laissé réparer certains immeubles qui auraient pu l'être, comme de n'avoir récupéré des démolitions que les briques, en abandonnant comme bois de chauffage les poutres, portes et fenêtres qui auraient pu servir pour remettre en état des immeubles. Il faut aussi comprendre les autorités qui ne voulaient pas hypothéquer la reconstruction en autorisant l'installation de baraquements ou même la réparation d'immeubles, tant que le plan d'urbanisme et de reconstruction ne serait pas arrêté. Certaines décisions et options étaient également difficiles à prendre ; on n'était pas préparé à faire face à une situation d'une telle ampleur, ni souvent matériellement, ni surtout psychologiquement.
Il y eut quelques réparations d'office, par le M.R.U. (ministère de la Reconstruction et de l'Urbanisme), quand les propriétaires n'avaient pas les moyens de faire les avances en attendant le règlement des dommages de guerre. Ces réparations furent souvent sommaires et faites à l'aide de matériaux de mauvaise qualité (fils électriques en aluminium) et se révélèrent à la longue fort onéreuses puisqu'il fallut les reprendre ultérieurement.
Dans l'impossibilité de satisfaire toutes les demandes de relogement il fallait donc construire du provisoire. On vit donc des baraquements et des constructions provisoires en ville et sur le plateau. L'idéal aurait été la maison de bois, pas le baraquement, avec confort et surtout pouvant être réutilisée. Le choix des maisons ou des matériaux était aussi très important. On fit l'erreur d'utiliser comme liant de l'argile au lieu du ciment, d'où une forte humidité des constructions. Parmi les types de maisons, celles qui étaient très bien pour le climat californien pourrissaient ici rapidement. «Par contre les maisons suédoises et canadiennes répondaient fort bien à ce que l'on attendait d'elles», les françaises aussi, mais elles étaient si rares. On en vit s'édifier aux Neiges, à Aplemont, à la Hétraie, sur l'emplacement des casernes et du quai George-V, rue Henry-Génestal. Certaines furent surélevées d'un étage en bois, tandis qu'on en construisait d'origine à un étage rue Jacques-Louer, avec des appartements de trois et quatre pièces et des loggias. A Aplemont, les maisons suédoises sont encore habitées aujourd'hui - après avoir subi quelques transformations - telles les U.K. 100 canadiennes de la rue Eugène-Sue.
Puis dans le courant du dernier trimestre 1946, quelques-uns des camps de transit américains furent convertis en habitations, nécessitant de passer d'un habitat collectif à un habitat familial. Le premier à être mis à la disposition des habitants fut le camp «Herbert Tareyton» à la forêt de Montgeon, conçu comme une petite ville avec ses commerces, ses services administra tifs, son école et même sa chapelle. Il en fut de même pour le camp «Philip Morris», côte de Gainneville, pour lequel un service d'autobus fut mis en place.


Construction type Nissen, cité Montgeon,
qui ne fut détruite que dans les années 60.

La même démarche fut utilisée pour les commerces ; il s’y ajoutait en plus un désir égalitaire. Une cité commerciale qui devait regrouper un certain nombre de commerçants sinistrés fut projetée d'abord sur l'emplacement de la caserne Kléber, mais on préféra le quartier Thiers comme étant le plus commerçant. C'est ainsi que furent édifiés en briques, des constructions à un étage entre la rue Thiers et la rue Hippolyte-Fenoux, avec un îlot central et des constructions concentriques donnant sur l'extérieur et sur la rue intérieure. Une centaine de commerces purent y trouver place - les aménagements intérieurs étaient à la charge des sinistrés -, venant de tous les endroits de la ville sinistrée, aussi bien de la rue de Paris, de la place Gambetta comme les Galeries, que du quartier Thiers lui-même telle la chocolaterie Desbois qui retrouvait presque son ancien emplacement. Cette cité commerciale fut très fréquentée et ne fut démolie qu'à la fin des années 50 pour faire place aux derniers îlots de la reconstruction du centre-ville.
Dans l'intervalle d'autres constructions commerciales provisoires avaient été édifiées : les premières sur la place Thiers où l'on implanta de petits baraquements; puis ce furent les boutiques édifiées sur les trottoirs de la rue Thiers (le premier fut ouvert le 17 avril 1946, à l'angle de la rue Jules-Ancel), du boulevard de Strasbourg, derrière l'hôtel de ville, dont la plupart purent ainsi subsister jusqu'à la reconstruction des îlots situés en arrière, certains commerces purent ainsi passer du provisoire au définitif, comme la librairie Lebrun.


La cité commerciale Thiers

VERS LA RECONSTRUCTION

Dans sa déclaration du 20 mars 1946, le maire Pierre Voisin écrivait : «La solution ne se trouve que dans la reconstruction définitive de notre cité. C'est vers elle que doivent tendre tous nos efforts. Celle-ci, je vous l'ai promis, doit commencer cette année et Monsieur le ministre de la Reconstruction vient de m'informer qu'il viendra le 1er avril poser la première pierre du premier immeuble de notre Havre futur». En fait, M. Billoux vint bien la poser, mais ce fut le 31 mars, ce qui tenait moins du canular. Cependant, cette pierre resta trop longtemps en attente d'une suite, ce qui lui mérita d'être dotée de l'inscription «Ci-gît la reconstruction du Havre» !
En fait la reconstruction se préparait depuis le lendemain même du sinistre. Nous l'avons vu, déblayer, ne pas hypothéquer par des constructions provisoires les terrains à reconstruire, furent les premiers soucis de la municipalité. Parallèlement on travaillait à transformer le plan d'urbanisme, établi par M. Bruneau pendant la guerre, en plan de reconstruction et d'aménagement qui fut adopté par le conseil municipal le 28 février 1946. Délai qui a pu paraître long pour ceux qui attendaient d'être relogés, mais qui se justifiait par l'ampleur de la tâche et par l'importance des enjeux, des options et des choix. Parmi ceux-ci, il y eut le projet de surélévation de la reconstruction de la zone totalement sinistrée de la partie basse de la ville par une plate-forme, projet qui fut abandonné et que l'on peut sans doute regretter aujourd'hui. Il y eut aussi le projet de combler les bassins du Roy et du Commerce, ce qui aurait été une grave erreur, mais qui néanmoins dut pour être combattu, mobiliser toutes les énergies. En attendant que le plan d'urbanisme soit réalisé et adopté, les coopératives de remembrement et reconstruction se mettaient en place. Là aussi Robert Le Chevalier joua un rôle éminent, en particulier pour faire admettre aux propriétaires sinistrés la nécessité d'un remembrement et l'adoption de la copropriété horizontale qui heurtaient les habitudes, mais qui, seuls, permettaient une répartition égale en densité, de la reconstruction.
Désormais deux états de la ville, consécutifs à la Libération, allaient coexister : le provisoire d'un côté et la reconstruction de l'autre. De ce point de vue l'année 1946 marquait un tournant dans l'histoire de la ville. Elle avait vu la pose de la première pierre de la reconstruction et quelques mois plus tard la fin de la Base américaine. La reprise des activités traditionnelles allaient également s'accélérer. Déjà le 7 juin 1945, on annonçait la reprise aux chantiers Augustin-Normand de la construction d'un sous-marin, commencé et construit à 75% lors de l'invasion allemande, emmené à Swansea en Grande-Bretagne, il revenait en remorque pour être achevé et le 3 mai, la «Créole» était lancée. Le 29 juin, le «Liberté», ex-«Europa», faisait son entrée dans le port et le lendemain c'était au tour du pétrolier «Palmyre», un des plus grands au monde, avec 21 000 tonnes de crude. Le 21 novembre, la «Désirade» des Chargeurs Réunis apportait la première cargaison de café du Brésil. C'est dire que le port pouvait de nouveau remplir son rôle et que son avenir était sauvé. Au lendemain de la Libération, les bruits les plus fantaisistes avaient couru : destruction du port et de la ville pour supprimer un concurrent! on prêtait également à nos Alliés «le dessein de bâtir un port aérien sur l'emplacement de ce qui avait été les quartiers du Perrey, de Saint-Vincent-de-Paul dans sa partie basse, de Saint-Joseph, des Halles et de la Poissonnerie». Le retour à la normale était désormais sur les rails de façon apparente et encourageante.


Quai George-V. "le provisoire d'un côté et la reconstruction de l'autre".

CONCLUSION

Donnons quelques chiffres contenus dans la déclaration de Pierre Voisin du 20 mars 1946 : «après douze jours de bombardements continus et quatre années de bombardements intermittents, il restait au Havre 2500 maisons habitables sur 19 000 existant avant-guerre ; 4500 maisons étant susceptibles d'utilisation après des réparations plus ou moins importantes. A ce jour (... ) le nombre des logements habitables représente à peine un tiers de celui de 1939. Avant la guerre, la population du Havre était de 165 000 habitants. Elle est tombée à la veille du siège à 40 000 habitants. Aujourd'hui cette population est de 110 000 habitants, ce qui représente les deux tiers du chiffre ancien. Il faut en conclure que chaque logement abrite actuellement deux fois plus de gens qu'il ne devrait normalement contenir».

Ces chiffres montrent l'ampleur de la situation à laquelle furent confrontés les Havrais, la municipalité et les diverses autorités. Il faut le souligner et le répéter, non pour excuser les erreurs et les maladresses, mais pour les comprendre. Sans doute ceux qui ont eu à souffrir de ces moments tragiques et de ces longues attentes ont-ils une vision et un souvenir différents des événements, mais l'historien doit constater - d'autant qu'il peut faire des comparaisons avec la reconstruction des villes sinistrées pendant la Grande guerre et avec celle d'autres villes françaises -, que les Havrais ne sont pas mal placés et que le résultat a été tout à fait satisfaisant. Pour y arriver, on peut retenir trois périodes : jusqu'en 1945, soit pendant environ un an, le règne des opérations de survie. Symbole le 12 septembre 1945, la presse annonçait que le jardin Saint-Roch allait renaître ; alors qu'un an auparavant il était transformé en cimetière pour les victimes du bombardement, les bûcherons et les jardiniers étaient au travail. Pendant une autre année environ, jusqu'à la fin de 1946, c'est le début de la construction programmée du provisoire. Puis ce sera le règne de la reconstruction.
Cette période de transition que j'ai tenté d'esquisser, sans être spectaculaire au même titre que la destruction et la reconstruction, n'en a pas moins été vitale pour l'avenir de la cité et de ses habitants. C'est pendant cette période qu'ont été prises les options de la reconstruction , que se sont élaborées les orientations, la reconversion de la ville et de ses activités. Une période qu'il ne faudra pas éluder si l'on veut bien comprendre pourquoi cette troisième naissance de la ville s'est faite de cette façon. La destruction est subie par les Havrais, ils en sont victimes. Puis, ils ont pris en main leur destin ; si tous les choix n'ont pas été leur fait, ils ont pu ou auraient pu intervenir pour les changer. La période de reconstruction n'est plus après que la conséquence de ces choix. Le véritable tournant de l'histoire du Havre est pendant cette période de transition. Je n'ai voulu que tracer des pistes, les recherches restent à faire et cette histoire à écrire.

Philippe Manneville, historien.


< haut de page >

auhavre.com Qui sommes-nous ? contact