Les dossiers de l'histoire
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5 et 6 septembre 44, jours maudits -
5 ET 6 SEPTEMBRE 44, JOURS MAUDITS
DENIS CHAMBRELAN
LA DOULEUR PARTAGEE
En
septembre 44, Le Havre est isolé d'une France déjà
libérée, car toujours occupé par les Allemands,
comme Boulogne, Calais et Dunkerque. Le 5, en fin d'après-midi,
alors que 60 000 Havrais ne sont toujours pas évacués,
des vagues menaçantes de quadrimoteurs bombardiers, pesants
et lourds, naviguent sous les nuages, à quelques huit cents
mètres d'altitude. Le ciel est gris, le temps chaud
et l'air brûlant. Doucement, la mort venue du ciel, s'approche
de la ville portuaire, dans un vrombissement assourdissant.

Bombardiers anglais survolant Le Havre.
Les rares piétons qui pendant quelques secondes
ont apprécié ce spectacle étonnant, courent
à perdre haleine, pour trouver refuge dans les abris avoisinants.
17h30, les premiers chapelets de bombes
meurtrières s'écrasent et explosent sur Le Havre.
Sans répit, et pendant plus de deux heures, les avions
«Lancasters», «Halifax» et «Mosquitos»,
sous les ordres d'un maître de ballet invisible, vont systématiquement
s'acharner à détruire la cité.
Au sol, c'est l'enfer. On entend gémir la ville sous les
coups de boutoir successifs. Les immeubles s'effondrent dans des
craquements épouvantables. Dans les caves ébranlées,
on essaie de survivre coûte que coûte. Les abris tremblent
par le souffle des bombes meurtrières, c'est un chaos de
ruines fumantes sous un ciel rougeoyant. Les
Havrais assistent, innocents, à la mort de leur ville qui
ce soir-là, est rayée de la carte.
Ils seront des centaines à perdre la vie dans Le Havre
englouti par cette pluie d'acier ; ces bombardements qui ont changé
le cours de l'histoire locale sont à jamais marqués
dans la mémoire de ceux qui les ont vécus. Ce brusque
retour en arrière ne s'est pas fait sans mal. Difficile
de parler de l'enfer, quand on a eu la chance d'en revenir.

Le bombardement de la ville vu de la Côte.
Marie-Louise Gadebois, Paris. «J'avais 21 ans».
«J'ai quitté mon Paris quelques mois
auparavant pour rejoindre un beau jeune homme qui me faisait tourner
la tête. Il habitait Le Havre, je vivais un rêve.
Ce matin-là, une de mes amies est venue chez moi, rue du
Maréchal-Galliéni, pour me couper les cheveux et
me maquiller. Elle cherchait à me vendre une paire de chaussures,
je décidai de lui acheter. Toute pomponnée, je me
dirigeais vers la place Gambetta pour le retrouver. Le ciel s'est
assombri et les bombes ont explosé autour de moi. J'ai
dû m'évanouir, pour me réveiller quelques
minutes après. Mes cheveux si beaux brûlaient, mes
chaussures à semelle de bois se consumaient, et me chauffaient
les pieds. J'ai vu les pompiers, bravant
le danger du Grand Théâtre qui disparaissait dans
un gigantesque incendie. Je me suis dirigée vers
eux. Je les ai entendu dire que de nombreuses personnes sont dans
les dessous. Impossible d'approcher, il n'y a aucune issue praticable.
Je crois entendre des hurlements de douleur. Un pompier me met
son casque sur la tête. Mon fiancé est dans cet abri
sous le théâtre, je l'ai su bien plus tard».
René Simon, Rouen. «J'avais 8 ans».
«Les souvenirs sont bien un peu vagues. J'habitais
avec mon oncle dans une petite maison de Soquence. Notre passion
: la pêche. Quand les bombardements ont rasé Le Havre,
je me souviens que, la nuit, nous prenions une barque pour récupérer
les poissons qui flottaient, ventre en l'air, près du quai
Joannès-Couvert. Le quai du "France", non? Nous
en avons mangé sur place avec des gens qui fuyaient le
centre-ville. Il y avait un petit garçon qui devait avoir
mon âge. Nous avons joué aux trappeurs et aux Indiens».
Marcelle Ferry, Le Havre. «J'avais 36 ans».
«Je suis une rescapée des bombardements,
cette guerre-là n'a pas fait sonner ma dernière
heure. A 84 ans, je revois quelquefois certaines
scènes de cette période, c'est souvent insupportable,
mes nuits sont alors très perturbées.
Très tôt, je suis devenue veuve, avec un petit garçon.
J'ai travaillé comme contremaîtresse pour les teintureries
Lagarde qui se trouvaient alors rue
Frédéric-Bellanger (actuel magasin «Champion»).
Je me trouvais dans le pavillon de M. Lagarde quand la première
bombe l'a rasé. La chance encore, il s'en est fallu de
peu. Je mordais le bas de mon manteau très fort, pour ne
pas que mes poumons éclatent. La seconde bombe de 250 kg
a fait exploser le pressing. Nous avions mis une table en chêne
dans les escaliers et nous nous y cramponnions. Après les
trois premières vagues, je suis sortie pour me rendre compte
du désastre. Mon pauvre monsieur,
un vrai cataclysme! Je suis montée à l'étage
de ce qui restait de l'usine. Je voyais tout à fait bien
les pilotes d'avions plus légers, descendre en rase motte
et jeter leurs bombes, comme à la foire, à tous
les coups ils gagnaient. Je vous jure que
ce que je vous dis est vrai. L'un d'entre eux m'a même fait
un petit signe de la main. En face de la teinturerie, il
y avait un grand immeuble. Une dame que je connaissais ouvre ses
fenêtres et me demande si j'ai vu son fils. Je lui crie
qu'il est dans l'abri, dans la cave... sous elle. Elle soupire,
satisfaite et là, une bombe fait dégringoler le
bâtiment, qui rapidement s'enflamme. Les
sauveteurs retireront un pot-au-feu d'ossements.
Les camions de secours de la Défense passive ne peuvent
plus circuler dans les rues des quartiers Saint-Roch et Saint-Vincent.
Ils ne pourront qu'enterrer les morts dans les jardins des maisons
ou dans le square. Dans la cave «Amanda» qui jouxtait
la teinturerie, on a retiré plusieurs corps, ils étaient
comme endormis, en fait ils étaient asphyxiés.
Il ne faut pas oublier l'horreur, pour préserver
nos jeunes».
Jacques Boulangier, Le Havre. «J'avais
12 ans».
«Nous étions terrés dans une
cave à Sanvic. Pendant que les bombes tombaient partout
autour de nous, dans ce trou à rat, il n'y avait pas un
bruit. Nous étions accablés, civils ou Allemands.
Pourtant, il n'y avait pas de pleurs, ni de gémissements.
Nous nous étions cachés par
habitude, sans illusion aucune, car si une bombe de 6 tonnes tombait
sur la maison, nous n'aurions pas eu le temps de dire ouf.
Dès le début des bombardements au Havre, j'ai perdu
mon âme d'enfant. A vivre avec des adultes, dans cette ville
sans enfants, on devient vite comme eux, avec la peur au ventre,
l'envie de ne pas réfléchir, se satisfaire d'un
peu de nourriture. Nous vivions comme des bêtes traquées.
A la fin du premier bombardement, vers 20 heures, je suis redescendu
en centre-ville. Place Thiers, je ne trouvais plus le chemin pour
me rendre rue Jules-Lecesne, il y avait des cratères d'où
s'échappait de la fumée. J'ai
pensé que la surface de la lune pouvait ressembler à
ça. Quelques jours plus tard, je suis revenu, l'herbe
repoussait, mais aussi des fleurs. La vie reprenait. Ce
qui m'a rendu le plus triste c'est de voir mes cinémas
l'«Appolo», le «Splendid» et le «Grillon»
entièrement détruits. Je crois que j'ai pleuré
ce jour-là... Cela faisait si longtemps».
Frédérique Fouima, Brest. «J'avais
16 ans».
«Nous habitions ma mère et moi, dans
un petit meublé près de la plage. La nuit qui a
précédé ce premier bombardement meurtrier,
je n'arrivais pas à dormir, j'avais le pressentiment que
quelque chose allait se produire. Je m'en suis confiée
à ma mère, et nous avons décidé de
nous installer pour les nuits prochaines chez un ami dans le quartier
de Soquence. En partant le matin, avec quelques affaires rapidement
jetées dans une petite valise, je suis allée saluer
mes voisins et les prévenir de mon rêve. Je me souviens
très bien de cette famille, les Peslier ou Pallier. Je
crois que le père était musicien. Il éclata
de rire en me disant que mon cerveau d'oiseau faisait des siennes.
Trois jours plus tard, j'ai essayé de retrouver l'immeuble.
Ce fut un grand choc, le quartier avait disparu. Dans les décombres,
j'ai retrouvé des partitions et un étui de violon.
Ils sont tous morts en tentant de fuir par les escaliers
pour se rendre à la cave... (long silence). Trois beaux
enfants et leurs parents. J'y pense souvent».
Jeannine Leballeur, Le Havre. «J'avais
18 ans».
«Je faisais partie des Equipiers nationaux,
avec comme cheftaine Henriette Pesle, la soeur de l'actuel maire
de Sainte-Adresse. Notre mission était d'aider les gens
à quitter Le Havre en 41, puis pendant les bombardements
de soigner les gens, déblayer le terrain, sortir les cadavres
des immeubles effondrés... Notre quartier général
et l'infirmerie se trouvaient dans la cave du "Guillaume
Tell" (actuellement "L'escale"). Sous ce secteur,
il y avait un véritable labyrinthe, les murs des caves
avaient été creusés pour pouvoir fuir en
cas de besoin. Lorsque les bombes ont commencé à
exploser, les gens se sont rués dans ces abris, et pour
sortir il fallait obligatoirement passer par chez nous. Il n'y
avait plus de lumière, les gens arrivaient pour se faire
soigner, c'était l'apocalypse, la fin du monde. Soudain,
l'entrée de notre P.C. s'est écroulée, nous
étions pris au piège. Il y a eu beaucoup de cris,
de panique. Nous essayions de traîner les gens vers nous.
Le cauchemar, l'air se faisait rare. L'équipe de garçons
qui se trouvait dehors, a réussi à percer un mur,
côté hôtel de ville. Grâce à eux,
nous avons pu sortir de là. Je fus frappée par les
arbres qui brûlaient sur pied, comme les torchères
de la zone industrielle. Je me suis rendue près de "Rata",
pour aider d'autres personnes. Eux, nos sauveurs, sont restés
pour faciliter le départ des rescapés de ce labyrinthe.
Henriette est morte écrasée par la maison. A force
d'entrer et de sortir les fondations se sont écroulées.
Nous n'avons rien retrouvé de son
corps. Les quatre équipiers qui ont sorti des centaines
de personnes sont morts étouffés dans cette cave.
Nous avons retrouvé leurs corps allongés les uns
à côté des autres se tenant par la main. Ils
n'auraient pas dû mourir, ils ont sauvé tellement
de monde».
M. et Mme Panel, Le Havre. «Nous avions
40 ans».
«Nous étions épiciers, installés
rue des Briquetiers. Lors de la dernière vague du 5 septembre,
j'ai vu venir sur ce quartier industriel ces centaines d'avions.
Je me suis dit, c'est pour nous. Soudain dans le ciel, une fusée...
Les avions ont fait demi-tour. Quand ils sont enfin arrivés,
les chars alliés descendaient rue Clovis. Les engins se
sont garés, en épis. Je suis allé voir des
officiers qui étudiaient une carte de notre quartier. Toutes
les usines y étaient représentées, Mazeline,
Le Nickel, les docks... par des croix rouges et bleues.
J'ai demandé ce que cela voulait dire, on m'a répondu
qu'ils avaient l'ordre de ne pas bombarder ces usines. J'ai eu
mal au coeur en pensant aux quartiers qui ont trinqué,
et à tous ces morts. La meilleure planque était
les usines».
Charles Loprovost, Le Havre. «J'avais 30
ans».
«J'habitais alors rue Lesueur, je travaillais
pour la municipalité au service des réfugiés
et des sinistrés, dans l'ancien local du syndicat d'initiative,
square Saint-Roch. On dit que les bombes
ne font pas de bruit en tombant des avions, c'est faux, elles
miaulaient. Mon rôle était de recevoir toutes
les personnes qui nécessitaient de l'aide. Tous les cas
étaient catastrophiques, nous faisions de notre mieux pour
les secourir. Certains qui avaient tout perdu, se présentaient
à mon bureau, couverts de plâtre, à peine
une demi-heure après que leur demeure soit sinistrée.
Chaque jour, je me rendais à mon travail, à horaire
fixe. Il m'est arrivé, après les bombardements de
ne pas retrouver mon chemin... d'être perdu dans ma ville».
André Moreaux, Rouen. «J'avais 28
ans».
«Beaucoup de souvenirs qui me font encore
mal quand je les remémore. Je venais de me marier. Je me
rendais avec ma jeune femme, près du quartier des Gobelins
pour rencontrer sa famille. En passant devant la brasserie Paillette,
les bombes tombaient déjà, il était 17h45.
Nous cherchions un abri. En rentrant dans une cave, une drôle
d'odeur nous a surpris, et nous avons vu des gens avec de drôles
de regards. Ils trempaient littéralement dans la bière,
les fûts ayant éclaté sous le choc. Nous sommes
ressortis. Le souffle d'une bombe m'a catapulté
en avant, me séparant de ma femme. Une planche m'est
tombée dessus, je fus recouvert de gravats. Je
me suis évanoui sous le choc. Le bombardement, je
l'ai vécu dans les pommes. A mon
réveil j'ai cherché ma femme, une soeur franciscaine,
je crois, m'a conseillé d'être courageux en me montrant
quatre petits sacs de toile de jute. J'ai cru devenir fou.
Pendant près de 24 heures, j'ai erré comme un illuminé,
dans la ville. Le 6, je crois que je devais être dans le
quartier de la gare. De nouveau des bombes, incendiaires celles-ci.
Au bout de la rue Jules-Lecesne, une cinquantaine de personnes
se ruent dans un abri, un homme très gentil, voyant que
visiblement je n'étais plus de ce monde, a essayé
de m'entraîner avec eux. J'ai crié que je désirais
mourir. Je me suis adossé sur un mur en face, attendant
que la mort vienne me faucher. La bombe est tombée pile
sur eux. Pas un n'a pu en réchapper. Je ne vais pas dormir
pendant quelques nuits à cause de ça... ».
Francis Fernez, Le Havre. «J'avais 12 ans».
«Les Allemands étaient dans leur blockhaus,
avenue Foch. Ma soeur et moi jouions au tennis sur le boulevard.
On entendait la fontaine d'où coulait de l'eau. C'était
très agréable. Il se dégageait de ce moment
une paix extraordinaire. Nous avons ensuite entendu les avions
et rejoint notre maison pour avertir nos parents. Nous avons vu
les bandes de papier "alu" que jetaient les pilotes
pour troubler la D.C.A. et les radars. Ce n'était pas bon
signe. Nous nous sommes cachés dans la cave, avec trois
personnes, dont un employé de mon père avec qui
il faisait de la photo. Je me suis livré à un petit
calcul. Ces avions fonctionnaient à 300 km/h, ils lâchaient
leurs cinq tonnes de bombes (20 bombes de 250 kg) le temps de
passer sur la ville. Il tombait une bombe
tous les quarante mètres. La première impression,
nous pensions qu'un énorme géant nous marchait dessus.
Nous, dans la cave, on se serait cru à bord d'un bateau
par grosse mer. Entre deux vagues, nous avons entendu des hurlements,
il s'agissait du docteur Lecourtois, de sa fiancée et de
ses beaux-parents qui avaient trouvé refuge dans les caves
de la Caisse d'Epargne. Ils étaient "écrabouillés"
par les décombres, mais il était hors de question
de pouvoir leur venir en aide. Après
la dernière vague, ils se sont tus.
Il y avait deux façons de vivre cette catastrophe : en
étant malades et agressifs, et ceux qui vivaient ça
avec passion. Je ne veux choquer personne, mais ce fut une période
extraordinaire pour moi, entre mômes nous nous tenions les
coudes. Mais il y avait aussi les salauds, les "collabos",
ceux du marché noir. Quelquefois
une bagarre éclatait, comme dans une cour d'école,
quand les petits jouent aux Indiens et aux cow-boys...
à l'échelle d'une ville. Il y a tellement à
dire sur cette période, du bon et du moins bon».
Simon Calvez, Dieppe. «J'avais 41 ans».
«Cette histoire m'a marqué toute la
vie. J'habitais avec un copain sur le Haut-Graville. Dès
la fin des bombardements, nous nous rendions sur les "chantiers"
pour donner la main à la Croix-Rouge, aux Equipiers nationaux,
des mômes qui avaient pour mission de déterrer les
cadavres, pour les enterrer ensuite. Il faut vous dire que ce
n'était pas rose, loin de là. Il n'était
pas rare de côtoyer ce que j'appelle l'horreur, la vraie.
Ils avaient un sacré courage ces
gosses. Quelquefois pour se donner du coeur au ventre, ils rigolaient
en sortant une jambe, une tête, un bras. Dame, c'est
humain. J'ai vu le 6 au matin, des gens leur jeter des pierres
parce qu'ils sifflotaient.
Mais l'histoire que je veux vous conter n'est pas celle-ci. Mon
copain a donné beaucoup de courage, de sa force, pour aider
les gens. Il dépensait sans compter. Après chaque
bombardement, il était le premier dehors... pour aider.
C'est en septembre qu'il y a eu le plus gros du boulot. Il n'arrêtait
jamais. Un jour, après la Libération, je fus étonné
de ne pas l'avoir vu pendant trois jours. J'ai
frappé à sa porte, j'ai ouvert... il s'était
pendu. Une lettre sur son lit expliquait son acte : "Quand
les bombes se sont tues, je me suis réveillé et
j'ai eu très peur". Pourtant il n'était
pas fou mon copain».

Bassin du Commerce. L'incendie achève les derniers pans
de murs.
L'HORREUR, JOUR PAR JOUR.
«Mardi 5 septembre.
La journée s'est déroulée de
façon à peu près normale, quand, dans la
grisaille de cette fin d'après-midi, dans le ciel nuageux
une pluie multicolore apparaît. Nous avons déjà
connu ce mode d'avertissement précurseur de sérieux
bombardements. Quinze minutes plus tard, les formations de bombardiers
apparaissent dans l'ouest. Une véritable avalanche s'abat
sur les défenses du port et de la côte nord-ouest
de la ville. Puis le bombardement se rapproche. Les
bombes tombent maintenant sur ce qu'il est convenu d'appeler le
centre-ville. Ce quartier sera littéralement pulvérisé
en 20 minutes. Les incendies se déclarent intenses,
innombrables, détruisant tout, et en premier lieu, l'Hôtel
de Ville; le Grand Théâtre disparaît ; les
grands immeubles de la place de l'Hôtel-de-Ville s'effondrent.
Ce bombardement, le premier, a duré de 17h45 à 20h00.
Mercredi 6 septembre
Cette fois, le signal a été donné
vers le nord-est, au-dessus des Acacias et du Haut-Graville. Les
bombardiers volent bas, en toute sécurité, à
peine salués par quelques coups de la D.C.A. Il est maintenant
18h, et cela durera, comme la veille, près de deux heures.
Les défenses allemandes sont pilonnées sans discontinuer.
On voit les torpilles se détacher des forteresses et déclencher
en un roulement terrible un inexprimable grondement. Malheureusement,
les hauts quartiers de la ville, à partir de la partie
nord de Frileuse en passant par les Acacias vers le Haut-Graville
dont les petites maisons s'étagent sur la pente bordant
la forêt de Montgeon, sont rasés. Beaucoup de morts
sont à déplorer. Une circonstance plus malheureuse
encore, a voulu que parmi les nombreuses personnes qui s'étaient
réfugiées sous le tunnel, vers la porte nord rue
Jenner, un grand nombre se soit introduit dans une galerie non
encore terminée. Une bombe boucha l'entrée. Combien
sont-elles restées ensevelies ou asphyxiées? Combien
de maisons détruites? De foyers en deuil?
Jeudi 7 septembre.
Il est 7 heures, le jour est à peine venu.
Le vrombissement des bombardiers remplit l'air. Voici venir le
troisième bombardement. La région des hauts de Sainte-Adresse,
de Sanvie, de Bléville et d'Octeville, semble être
l'objectif.
C'est de loin cette fois, que nous assistons
à ce spectacle grandiose mais terrible. Pendant
les deux jours qui vont suivre, nous ne connaissons que de violents
tirs d'artillerie. On nous rapporte en effet, que l'armée
alliée approche. Après avoir été signalée
passant après Saint-Romain, on affirme qu'elle ne se trouve
plus qu'à quelques kilomètres de la ligne de défense.
Le samedi soir et toute la nuit, la canonnade fait rage. Donc
depuis deux jours, la population havraise est relativement tranquille.
La Défense passive, les Equipiers nationaux, les équipes
de Jeunesse, ou de la Croix-Rouge s'activent et transportent les
blessés et déterrent ou enterrent les morts.
Dimanche 10 septembre.
Dimanche matin, le temps s'est définitivement
mis au beau. Quelle sera cette journée? Vers 16h15, un
premier groupe de bombardiers venant du nord-ouest apparaît
au-dessus de la région Bléville-Octeville. Du centre
de la ville, il est possible d'observer les manoeuvres qui se
poursuivent jusqu'à 19 heures. Successivement, les formations
contournent d'ouest en est les ouvrages qui constituent la forteresse
du Havre. Jamais encore cette pluie de bombes ne fut aussi dense.
Les Havrais pensent évidemment aux victimes possibles,
mais la veille la T.S.F. annonçait qu'il pourrait s'agir
du coup de grâce porté contre cet ennemi, qui depuis
plus de quatre ans tenait la ville et ses habitants sous le joug».
(Le Havre-Presse 12/09/1969 et Archives
municipales du Havre).
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