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François Herdé

 
Les dossiers de l'histoire

Du Havre-de-grace � porte oc�ane - 11 juin 1940. Un drame de l'exode
5 et 6 septembre 44, jours maudits - Provisoire et transition

11 JUIN 1940. UN DRAME DE L'EXODE

LTRGDENIS CHAMBREILAN

AAEDIE DU �NIOBE�

extrait du livre "Le HAVRE volonté et modernité"
éditions La Galerne


Ce jour-l�, le 11 juin 1940, en d�but d'apr�s-midi, ils sont des milliers de civils, terrifi�s par l'avance tr�s rapide des troupes allemandes, et par les bombardements sur la cit�, � embarquer � bord des navires, et fuir par la mer.
A bord du charbonnier �Niob�,amarr� quai Joann�s-Couvert, cargo de la Compagnie navale caennaise, s'entassent des centaines de personnes.
Les flancs du navire sont pleins de 800 tonnes de munitions, obus et autres engins de guerre.
A 16h55, entre Antifer et Saint-Jouin, le �Niob� est attaqu� par un avion �Stuka� allemand qui l�che quatre bombes qui firent toutes mouche.
Onze survivants seront secourus et sauv�s par l'�quipage du caboteur �Cotentin�, neuf hommes, une jeune fille et un enfant, qui flottaient au milieu de cadavres et de d�bris divers.
C'�tait il y a cinquante-deux ans, un drame venu de la mer, comme des milliers d'autres en ce d�but de �dr�le de guerre�. Le drame de 44 au Havre, l'a depuis recouvert de son ombre... venue du ciel.

Des journalistes ont tent� de comprendre ce qui a pu se passer ce jour-l�. Une catastrophe, pas tout � fait comme les autres, rest�e longtemps dans l'oubli. Ils se sont efforc�s de rendre hommage � la m�moire de ces nombreuses victimes, en recueillant de la bouche m�me des rescap�s, des r�cits terrifiants.
Tournons ensemble cette page tragique et mal connue de notre histoire locale, avec les rares t�moignages de quelques-uns des miracul�s du �Niob�.  

Louise Geoffroy, �pouse Gadebois.
"Ma soeur et moi sommes donc all�es au port pour embarquer au plus vite. Comme nous �tions tr�s jeunes, nous laissions passer devant nous, les femmes, les enfants et les vieillards. Soudain il y eut une alerte, nous sommes all�es nous mettre � l'abri au pied du s�maphore. Un grad� nous a fait monter � bord d'une Abeille, direction le quai Joann�s-Couvert, o� le "Niob�" devait appareiller. La D.C.A a abattu pendant notre court trajet un avion allemand qui s'est �cras� sur un bac de p�trole. Personne ne nous a parl� de munitions � bord... Si j'avais su...". (Havre Libre, 14 juin 1985).

Maurice Gadebois.
"Ma famille et moi sommes mont�s � bord du "Niob�", d�j� tr�s surcharg�. Un matelot s'est ru� sur moi et me dit : "Ne fumez pas, il y a des munitions � bord, vous pouvez bien attendre une heure et demie avant d'arriver � Caen".
J'apprenais ainsi notre malheur, et notre destination. Cinquante-deux infirmi�res de l'h�pital Pasteur sont mont�es elles aussi � bord. Il est 14h55 quand nous sortons du port. J'ai vu l'heure sur l'horloge du mus�e. Apr�s 40 minutes de route � travers les mines et les d�bris, nous croisons des navires de guerre, qui tirent vers la c�te. Un bateau � coque blanche demande de l'aide, il y a le feu � bord, de grandes flammes�. (Paris-Normandie, 11 et 12 juin 1949).

Ainsi le �Niob� se d�route et va vers lui. Beaucoup de Havrais reconnaissent le �G�n�ral-Metzinger�. Son �quipage r�ussit rapidement � circonscrire l'incendie. Deux chalutiers se h�tent vers lui. Il est sauv�. Le commandant et le pilote Paul Lengronne d�cident de reprendre leur route. Deux coups de sir�ne annoncent cette d�cision.

Maurice Gadebois.
�20 minutes apr�s, deux avions nous survolent alors que nous apercevions d�j� la c�te au loin ; l'un poursuit son chemin, l'autre tourne au-dessus de nous. Il pique et nous l�che quatre bombes. Deux tombent � l'avant, une sur la dunette et la derni�re dans les cales arri�res. Il est exactement 16h55, j'ai le r�flexe de regarder ma montre�.

Louise Geoffroy, �pouse Gadebois.
�Ma pauvre soeur C�line est morte tr�s rapidement. L'eau s'est mise � engloutir l'�pave dans un atroce tourbillon. J'ai coul� deux fois. Je ne sais pas comment je suis remont�e � la surface. Je me suis accroch�e � une �pave provenant du navire. C'�tait affreux, affreux. Les corps des passagers �cartel�s flottaient � la surface... pr�s de moi, il y avait une t�te. Les gens hurlaient de douleur, ou de terreur. Un bateau anglais nous a crois�s, je crois qu'il nous a vus, mais ne s'est pas arr�t�.

Maurice Gadebois.
�Le "Niob�", sit�t touch� se casse en plusieurs morceaux, dans un bruit formidable. Je m'enfonce dans les flots. Je vois des gens se d�battre dans l'eau. Ils sont nombreux autour de moi, connaissances ou amis, � se noyer. Mon fils �g� de 13 ans m'agrippe, je le soutiens et prends la direction de la c�te. Mon petit devait mourir dans mes bras de congestion. Ma femme �tait disparue avec tous les autres dans un horrible tourbillon. Avant l'arriv�e des secours, je peux l'affirmer, nous �tions plus d'une vingtaine � flotter tant bien que mal, malgr� les madriers et les d�bris qui nous meurtrissaient�.

Joseph Kervella, matelot.
�De l'�quipage, nous n'�tions que quatre � nous en �tre sortis. Je suis rest� accroch�, avec mon "coll�gue" Gourmelen, � un panneau de bois. Le petit cargo Cotentin nous a aper�us, je l'ai vu se diriger vers nous avant de m'�vanouir�.

Capitaine Cousin, responsable du caboteur �Cotentin�.
�A 17 heures, j'ai aper�u droit devant, une violente explosion. J'ai d�cid� sans h�siter de porter secours � ce b�timent en d�tresse. A 18 heures, nous arrivions sur place, j'ai aper�u une large tache suspecte, et dans son milieu, nous entendions des appels d�chirants au secours. Nous n'avons r�cup�r� que 11 survivants, c'�tait horrible�.

Maurice Gadebois.
�Un bateau s'est avanc� avec pr�caution parmi les cadavres. Des canots sont venus, je me souviens avoir �t� sauv� le troisi�me. Les sauveteurs ne purent recueillir tout le monde rapidement, des malheureux se sont noy�s aux portes du salut, � bout de r�sistance. Je me suis retrouv� � bord, avec treize blessures jug�es graves. Une jeune fille est � mes c�t�s, dans un triste �tat. Le commandant en prit grand soin. Le ciel �tait jaune. Un enfant d'une dizaine d'ann�es, qui a vu dispara�tre ses parents, est fortement commotionn�, et ne cesse de r�p�ter "Papa, Maman, glouglou". Le cauchemar�.

Le �Cotentin� les emmena � Ouistreham, d'o� ils furent dirig�s vers l'h�pital de Caen ; ils y arriv�rent 14 heures apr�s l'explosion.
La pagaille r�gnait l� aussi, et les bless�s eurent quelque mal � se faire soigner. Louise Geoffroy, la jeune rescap�e, fut renvoy�e de l'h�pital, seulement deux jours apr�s y �tre entr�e.
�En sortant de l'h�pital, je n'�tais pas belle � voir. Je devais avoir l'air d'une folle avec mon bandage sur I’oeil, les pieds nus et mes cheveux encore couverts de mazout (...) Ma m�re nous attendait ma soeur et moi, � Trouville depuis trois jours, guettant chaque bateau... �a brise des vies tout �a!�.
Maurice Gadebois quant � lui, fut soign� un mois durant dans cet �tablissement hospitalier, d�pourvu de chirurgien. Il doit son salut � la bont� de la soeur Sainte-Claudine, et le d�vouement d'une infirmi�re, Mme Portier.
A son retour � Sainte-Adresse, la municipalit� lui remit 125 grammes de viande et trois livres de pain.
�Et ce fut une foule de gens qui ayant connu mon retour, vinrent me demander si je savais ce qu'�taient devenus leurs parents disparus... Vous voyez d'ici quelle r�ponse je pouvais leur faire�.

Il y a quelques ann�es la mairie du Havre devait communiquer la note suivante : �Des corps furent rejet�s sur le rivage, et enterr�s sur place par ceux des habitants qui n'avaient pas �vacu�. Il est peu probable, en raison des circonstances, que l'on ait pu proc�der � l'identification de ces malheureux. Nos archives ne rec�lent ni liste, ni correspondance � ce sujet. Aucune translation de corps dans l'un des cimeti�res du Havre ne fut op�r�e � notre connaissance. Par contre les services d'�tat civil ont enregistr� quelques jugements d�claratifs de d�c�s. Que ces jugements aient �t� peu nombreux ne doit pas surprendre, des familles enti�res ayant �t� an�anties�.

Dans une copie d'un proc�s-verbal de la Gendarmerie maritime, compagnie de Cherbourg (n� 171 en date du 13 juin 1962), on �value � 1200 les personnes pr�sentes � bord du �Niob� apr�s une longue enqu�te, dont les conclusions furent d�pos�es au Havre le 27 juin 1962.

La trag�die du "Niob�"

Plus d'eau, ni d'�lectricit�
D�s cinq heures du matin, ce jour-l� le 11 juin 1940 au Havre, il n'y avait plus de t�l�phone ; � 10 heures plus d'�lectricit� et plus d'eau. Le contre-amiral de Vilaine signe une d�cision d'abattre chiens et chats.

Exode
Sur les routes menant aux bacs et passages d'eau, ce furent de longs et tristes cort�ges d'automobiles. On a parl� de 7 � 8000 v�hicules abandonn�s par leurs propri�taires sur la rive pr�s du bac de Berville.

Le maire et ses adjoints... �de l'autre c�t� de l'eau�
La municipalit�, le maire L�on Meyer et la plupart de ses adjoints, �taient pass�s �de l'autre c�t� de l'eau�, d�s le samedi 8 juin, sur un petit navire fr�t� sp�cialement depuis le d�but de la semaine, qui partit du s�maphore de Trouville.
Aucun ordre, aucun avis ne fut publi� en ce qui concerne l'�vacuation des civils.

800 tonnes de munitions
En juin 40, c'est la d�b�cle. Le �Niob� est venu � Rouen d�charger une cargaison de charbon, en provenance de Rotterdam. Il ne quittera pas Rouen sur le lest. L'autorit� militaire a fait �enfourner� dans ses cales 1800 tonnes de munitions et de vivres, qu'on aurait demand� au commandant d'aller d�barquer � Dunkerque. Le secteur est plut�t malsain, il est impossible d'accoster. Le �Niob� va alors mouiller en rade de Douvres, o� deux chalutiers lui auraient confi� quelques centaines de munitions suppl�mentaires. Apr�s Douvres, il vient donc � Cherbourg cette fois, o� il d�barque la partie �vivres� de sa cargaison, et le 9 juin il arrive au Havre avec toujours dans ses flancs, son explosive cargaison d'obus et autres engins de guerre.

Le chenal min�

V�ritable �champ� de mines, le chenal ainsi pi�g� oblige les bateaux qui veulent aller vers le Calvados et la Manche, � longer d'abord la c�te � leur droite vers la H�ve, Saint-Jouin et Octeville, avant de piquer vers l'ouest ou le sud-ouest.

Paul Lengronne, pilote du Havre, citation � l'ordre de l'arm�e de mer
"... a sorti du port du Havre le vapeur fran�ais Niob�, ayant � bord outre une grande quantit� de munitions, environ 800 personnes, hommes, femmes et enfants et de nombreux militaires et marins de l'Etat�.
Paul Lengronne a disparu au cours du naufrage du navire, survenu peu apr�s.

Position de l'�pave
L'�pave pr�sum�e du �Niob�, g�t par 49� 30' 40'' de latitude nord et O� 1' 45'' de longitude ouest, � 11,40 m�tres de profondeur, dans l'axe du phare de la H�ve, quatre miles � l'ouest. Il serait coup� en deux, inclin� � 45� sur tribord, seule la passerelle para�trait intacte. (Service hydrographique et Service des Ouvrages du Port Autonome du Havre, 1963.)

Hommage
Il aura fallu attendre le mois de juin 1986, pour qu'une st�le comm�morative soit inaugur�e au pied du s�maphore du Havre, boulevard Cl�menceau. Une initiative municipale r�pondant au souhait des familles des victimes.
"Le Niob� de la mythologie personnifie la douleur maternelle, devait d�clarer � cette occasion M. Durom�a maire de la ville, ce fut le "bateau de la mort", dont la fin les marqua � jamais".

La jeune fille rescap�e du naufrage
La petite histoire nous dit que Melle Louise Geoffroy, la jeune fille de 19 ans rescap�e du naufrage, si elle a perdu une sœeur dans la catastrophe, y a par la suite gagn� un mari ; M. Maurice Gadebois, l'un des civils rescap�s, lui pr�senta par la suite son fils a�n�. Les jeunes gens se mari�rent en 1942.

Responsabilit�s
Les responsabilit�s, qui a jamais cherch� � les �tablir? Il �tait certes absurde d'embarquer tant de civils sur un cargo charg� de munitions. Mais dans la pagaille, et parfois la panique qui r�gnaient alors, cela ne choqua sans doute personne... Les �hasards de la guerre�.

Nombre de victimes, le doute plane
En 1963, un proc�s verbal de la Gendarmerie maritime en date du 13 juin arrive � la conclusion suivante:
"1200 r�fugi�s se sont entass�s � bord. Parmi les passagers, beaucoup d'isra�lites, des Hollandais et des Belges (...) Onze personnes, dont la plupart furent gri�vement bless�es, ont �t� r�cup�r�es et dirig�es � Ouistreham".

A Sainte-Adresse, une tombe est toujours fleurie
Au cimeti�re de Sainte-Adresse, sept victimes du �Niob� reposent sous une tombe fleurie deux fois par semaine par le seul enfant rescap� du naufrage, et qui 45 ans apr�s, n'a rien oubli�...


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