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Du Havre-de-grace à porte océane - 11 juin 1940. Un drame de l'exode
5 et 6 septembre 44, jours maudits - Provisoire et transition

DU HAVRE-DE-GRACE A LA PORTE OCEANE  

JEAN LEGOY

UNE VOCATION PORTUAIRE

extrait du livre "Le HAVRE volonté et modernité"
éditions La Galerne

La Seine et son estuaire forment, depuis les temps les plus reculés, la voie de pénétration naturelle vers l'intérieur de la France et sa capitale, Paris. Grand axe de commerce et de relations entre les hommes, l'estuaire est un site très anciennement habité : à l'époque gallo-romaine, c'est le port de Caracotinum, ancêtre d'Harfleur, et surtout celui de Juliobona, Lillebonne d'aujourd'hui.
Pendant le Moyen Age, Rouen est le grand port de la Basse-Seine, mais la remontée du fleuve oblige les navires de haute-mer à "alléger" dans les ports de l'estuaire. Cette période est caractérisée par la recherche du meilleur port possible : au XIème siècle, c'est la création de Honfleur sur la rive sud ; du XIIème au XVème siècles, c'est l'utilisation successive de Chef-de-Caux, l'actuelle Sainte-Adresse, de Harfleur, et surtout de Leure.
Mais au XVIè siècle, ces ports s'ensablent et, malgré des travaux importants, deviennent inutilisables. Rouen réclame donc des autorités royales la création d'un nouvel avant-port. Cette demande rouennaise coïncide avec une nécessité économique et stratégique : le nouveau courant commercial dû à la découverte de l'Amérique et l'afflux de ses richesses en Europe. C'est l'époque du développement des villes de l'Europe du Nord qui profitent du déplacement du commerce européen de la Méditerranée vers l'Atlantique, la Manche et la mer du Nord. La royauté française veut participer à ce nouveau courant de richesses et pour cela, il lui faut un port fiable sur les côtes de la Manche pour abriter sa flotte.

UN"HAVRE NEUF"

François 1er, charge l'amiral Bonnivet de créer un nouveau port le 7 février 1517. L'amiral transmet la mission à Guyon le Roy, seigneur du Chillou, capitaine du port de Honfleur. Ce dernier connaît bien les rives de l'estuaire et choisit l'emplacement qui lui semble le plus favorable : les criques qui dépendent de la paroisse d'Ingouville et dénommées "lieu de Grâce". Le 16 avril 1517, le premier coup de pioche est donné dans l'amoncellement des galets qui bordent la mer, le Perrey, et un chenal est creusé, menant à une crique aménagée en bassin, le futur bassin du Roy. Les habitants affluent déjà et le 8 octobre 1517, le roi signe l'acte de naissance de la ville du Havre. Port et ville à caractère militaire, entourés de fortifications, avec une ouverture donnant sur la seule route qui les relie à l'arrière-pays, la porte d'Ingouville ; et une entrée du port gardée par une puissante forteresse, la tour François 1er.


Décret de création du Havre-de-Grâce.

Il est visité à plusieurs reprises par François 1er, par Henri II, par Henri IV. Le roi tient la ville "en sa main" et l'administration est confiée à un gouverneur, représentant direct du roi. Le gouverneur ou son lieutenant, préside les réunions d'un conseil chargé d'administrer la commune, constitué de bourgeois notables, des négociants pour la plupart.
Il fallait du courage pour s'accrocher à cette fin de terre, face à la mer, le dos à un environnement hostile. Il fallait lutter ou périr, se défendre contre les éléments, se développer ou disparaître.
En 1525, les Havrais résistent à la "mâle marée" qui emporte les premières constructions, noie une centaine d'hommes et emporte 28 bateaux de pêche jusqu'au pied du prieuré de Graville. Confiants dans l'avenir, ils construisent en 1541, un nouveau quartier, Saint-François, sur les plans de l'architecte italien Girolamo Bellarmati. Il faut sans arrêt dégager l'accès au port des amoncellements de vase et de galets amenés par la marée ; des corvées recrutées parmi des habitants exécutent ce travail.
Ville nouvelle, ouverte à toutes les influences, le Havre-de-Grâce se révèle perméable à la Réforme. Elle a rapidement son prêche. Sous l'égide de Coligny, Grand Amiral de France, de nombreux convois de protestants partent du Havre pour aller fonder des colonies en Amérique où ils espèrent pouvoir pratiquer librement leur foi. Le Havre-de-Grâce devient ainsi un des enjeux des guerres de Religion. En septembre 1562, le traité de Hampton-Court signé entre la reine Elisabeth d'Angleterre et les protestants français ouvre Le Havre à une garnison anglaise de 3000 hommes commandée par Warwick. Après un siège catastrophique pour les habitants, la ville est reprise en juillet 1563, par l'armée royale commandée par le connétable de Montmorency, en présence du jeune roi Charles IX et de la reine mère Catherine de Médicis.


Plan du Havre en 1563, par Hironimus Cock.

A la fin de la période troublée des guerres de Religion, le commerce maritime du Havre-de-Grâce est interrompu, le port qui n'est plus entretenu, tombe en ruine et la population est diminuée par le départ en Angleterre ou en Suisse d'un certain nombre de protestants, surtout des artisans et des ouvriers qualifiés. Lors de sa visite au Havre, en septembre 1603, Henri IV prend des mesures pour la restauration du port et la reprise du commerce maritime.

UNE VILLE ET UN PORT AU DESTIN AMBITIEUX

C'est Richelieu, ministre de Louis XIII et gouverneur du Havre qui fixe pour deux siècles l'aspect militaire de la ville et du port. Il fait renforcer les fortifications, construire une porte de la ville monumentale, la porte d'Ingouville dite de Richelieu, et surtout il ordonne la construction d'une citadelle qui occupe toute la partie sud-est de la ville. Colbert renforce encore ce caractère militaire en créant un arsenal de la Marine autour du seul bassin à flot, le bassin du Roy, obligeant ainsi les chantiers navals à aller s'installer sur le Perrey en bordure de la mer et l'hôpital à se déplacer sur le territoire d'Ingouville en 1669.


La porte d'Ingouville en 1632.

Tout en renforçant le caractère militaire du Havre-de-Grâce, ces deux ministres oeuvrent grandement au développement de l'activité commerciale du port, introduisant ainsi des éléments contradictoires dans son expansion : le port de commerce se développant au détriment du port de guerre, le bassin du Roy étant réservé aux navires de guerre, les navires de commerce s'entassent dans l'avant-port et le long du Grand-Quai (actuel quai de Southampton). Le gouvernement pousse les négociants aux armements maritimes et aux entreprises coloniales. Dès le XVIIème siècle, le Havre-de-Grâce reçoit les produits exotiques, sucre, café, coton, épices, les accumule sur ses quais ou dans des entrepôts et les redistribue vers la France et l'Europe. La Compagnie du Sénégal, la Compagnie des Indes s'installent au Havre. La traite des Noirs, le commerce colonial avec les Amériques et les Antilles fournissent du travail à une population de plus en plus nombreuse et enrichissent les négociants havrais. Grâce à l'accumulation du capital, les maisons de commerce du Havre qui n'étaient jusqu'alors que des comptoirs de maisons rouennaises ou parisiennes, acquièrent indépendance et notoriété. Une manufacture de tabacs s'installe à Saint-François, les constructions navales se développent à la fois dans l'arsenal et sur les nombreux chantiers du Perrey. La prospérité se manifeste par une vague de constructions : l'hôtel de Beauvoir près de l'entrée du port en 1752, la Douane à l'angle du Grand-Quai (quai de Southampton) et du quai Notre-Dame en 1754, le Prétoire (actuel Muséum) en 1758. La population atteint 20 000 habitants à la veille de la Révolution. Enfermée dans ses remparts, la ville est surpeuplée, on surélève les maisons, on construit dans les cours. Cet entassement a des conséquences déplorables sur l'hygiène et la salubrité. Le Havre-de-Grâce est une ville malsaine où les épidémies sont fréquentes. Faute de place, les pauvres gens s'installent dans des cabanes ou de mauvaises constructions hors les murs, sur le Perrey, à Ingouville ou dans la plaine de Graville. Les riches négociants se font construire des pavillons, presque des châteaux, à la "Côte", à partir de 1750.

Les guerres de Louis XIV et de Louis XV interrompent momentanément l'essor du Havre, surtout en 1694 et en 1759 quand la ville est bombardée par la flotte anglaise. Mais à chaque fois, la paix revenue, l'activité maritime reprend de plus belle. En 1749, Madame de Pompadour veut voir la mer, c'est le Havre-de-Grâce que le roi Louis XV choisit pour la satisfaire, fastueuse visite qui ruine les finances de la ville pour plusieurs années.
La guerre d'Indépendance des Etats-Unis, qui commence en 1776, marque une étape importante dans l'histoire du Havre et oriente considérablement le futur destin de la ville. Des cargaisons importantes d'armes et de munitions sont acheminées vers les insurgés en partie par les soins de Beaumarchais. Des volontaires conduits par le général Lafayette partent du Havre pour aller s'illustrer sur les champs de bataille américains.


Arrivée du Roi au Havre-de-Grâce, 1749.

VERS UNE VILLE NOUVELLE

Prévu comme un arsenal, Le Havre-de-Grâce est devenu au XVIIIème siècle l'entrepôt de Paris et de Rouen, puis l'un des quatre grands ports coloniaux français. La prospérité future dépend maintenant de l'espace portuaire et urbain. Depuis le milieu du XVIIIème siècle des études sont entreprises pour agrandir le port et la ville afin de répondre à l'accroissement du trafic maritime et de la population. Quand, après 1780, Le Havre devient le deuxième port français pour le commerce colonial et le trafic négrier, le problème devient urgent. Lors de sa visite au Havre en juin 1786, le roi Louis XVI approuve le plan proposé par l'ingénieur Lamandé. Selon ce plan, la surface de la ville doit être quadruplée, celle du port étant doublée. Les travaux commencent rapidement mais ils sont quasiment interrompus par la Révolution.
Pendant la révolution, Le Havre affirme son caractère militaire en devenant un des points essentiels de la défense des côtes face à l'Angleterre et en construisant ou en armant plusieurs frégates de la France révolutionnaire. C'est aussi l'intermédiaire indispensable au ravitaillement de Paris et des armées par ses importations de blé venu d'Europe du Nord ou d'Amérique et réexpédié par la Seine.
Les Havrais participent activement à la Révolution. En mars 1789, ils prennent la parole et rédigent des cahiers de doléances. Le grand négociant Jacques François Begouen est élu député du Tiers Etat. En l'an II, les Jacobins havrais équipent et arment un bataillon de volontaires et donnent le nom de Havre-Marat à la ville. Ils multiplient leurs efforts pour soulager la misère des plus démunis et pour leur apporter l'instruction. A deux reprises, en 1796 et en 1804, les Havrais repoussent les tentatives de bombardement de la flotte anglaise. Excepté la période qui suit la paix d'Amiens en 1802, le blocus des côtes instauré par l'ennemi marque un arrêt dans le développement du commerce maritime.
L'achèvement du plan Lamandé reprend dès la paix revenue. Les bassins du Commerce et de la Barre entrent en service, l'espace compris entre les anciennes fortifications et les nouvelles est enfin urbanisé, un règlement de 1821 tente de donner à ces nouveaux quartiers une allure "bourgeoise".
Commence alors "l'âge d'or" de la prospérité havraise : le commerce triomphe ; en 1829, le Havre cesse officiellement d'être port de guerre au profit de Cherbourg. Le commerce du coton avec l'Amérique, le transport des émigrants, la pêche à la baleine sont les principales activités du port. Les bateaux américains à voile apportent le coton et remmènent en fret de retour, les émigrants qui affluent sur les quais du Havre. Des dizaines de milliers d'Allemands, d'Italiens, de Grecs, de Russes arrivent au Havre par familles entières, toutes plus misérables les unes que les autres. Ils logent dans des auberges, des lieux d'accueil, ou simplement sur les trottoirs, dans l'attente d'un départ. Il en sera ainsi jusque vers 1925, quand l'Amérique réglementera sévèrement l'immigration. Ce sont eux qui assureront le démarrage des compagnies maritimes et qui feront leur fortune.


Campement d'émigrants, 1844.

En 1817, un américain de Nantukett, Jeremiah Winslow, attiré par les primes intéressantes offertes par le gouvernement français, s’installe au Havre pour pratiquer la pêche à la baleine. Grâce à lui et à plusieurs autres armateurs dont les Lamotte et les Bossière, Le Havre devient le premier port baleinier français. Une flotte d’une quarantaine de navires baleiniers se livre à cette activité.
br>Lors de la révolution de 1830, Le Havre manifeste son attachement au libéralisme conservateur en résistant à l’application des ordonnances de Charles X concernant la presse et en adhérant pleinement à la venue au pouvoir de Louis-Philippe.
La période de la monarchie de juillet est aussi celle des débuts de l’industrialisation du Havre. Hors les murs, dans la plaine de Graville, de part et d’autre du canal Vauban, s’installent les usines métallurgiques Mazeline et Nillus. Les raffineries de sucre, les briqueteries se multiplient à Ingouville et à Graville. L’arrivée du chemin de fer au Havre en 1847, donne un élan nouveau au développement de l'industrie et à l'activité maritime, en particulier en augmentant l'afflux des émigrants en route pour l'Amérique.
Cette prospérité qui attire une population nombreuse fait qu'à nouveau Le Havre étouffe dans ses remparts, la population déborde dans la plaine de Graville et de Leure. Dans le port, les navires ont du mal à trouver de la place, l'utilisation en 1847 des premiers navires à vapeur sur la ligne de New York, pose de nouvelles exigences. Il faut procéder à de nouveaux agrandissements que vont retarder les troubles de la révolution de 1848 et la crise économique qui l'accompagne. Cette révolution se déroule au Havre dans le calme. Elle se traduit surtout par un renforcement du pouvoir des notables. Tout le monde attend le retour d'une certaine stabilité politique qui facilite la reprise des affaires et la fin du chômage.

UNE SECONDE NAISSANCE DU HAVRE

1852 peut être considérée comme l'année de la seconde naissance du Havre. Les Havrais obtiennent du gouvernement l'autorisation de supprimer les fortifications et d'annexer les communes voisines : Bas-Sanvic, Ingouville, partie ouest de Graville-Leure. D'un seul coup la surface de la ville est multipliée par neuf et la population est doublée. La disparition des fortifications entre 1854 et 1864 permet de tracer les grandes artères : actuels boulevard de Strasbourg, avenue Foch et boulevard François 1er. Du 45ème rang des villes françaises qu'il tenait jusqu'alors, Le Havre accède au 10ème rang avec près de 60 000 habitants. L'expansion est alors remarquable, une des plus rapides de toutes les villes françaises. Les 100 000 habitants sont atteints vers 1880 et à la veille de la guerre de 1914, l'agglomération havraise compte environ 170 000 habitants.
Deux événements, entre 1852 et 1914, ralentissent momentanément cette
progression : la guerre de Sécession qui de 1861 à 1865 divise le nord et le sud des Etats-Unis et qui a un effet néfaste sur le commerce, et la guerre de 1870-1871 pendant laquelle les notables républicains prennent en main la défense de la ville et empêchent les Prussiens de s'en emparer.
Le remplacement progressif de la navigation à voile par la navigation à vapeur, l'augmentation de la taille des navires avec l'adoption de la coque en fer, la progression du volume des marchandises transportées nécessitent l'agrandissement du port.De nouveaux bassins sont creusés - bassin de Leure, bassin Vauban, bassin Dock, bassin Bellot. La création des grandes compagnies maritimes, la Compagnie générale transatlantique en 1864, les Chargeurs Réunis en 1872, les escales des navires des grandes compagnies étrangères, anglaises, allemandes, hollandaises, américaines, la course au gigantisme des navires qu'ellesont engagée, nécessitent la création de bassins qui puissent recevoir ces «villes flottantes». Un nouvel avant-port et un bassin de marée sont conquis sur la mer à partir de 1912.
L'industrie, liée en grande partie au trafic maritime, prend de l’extension à Graville et dans le quartier de Leure. Constructions navales avec les Forges et Chantiers de la Méditerranée ; fabrication de machines marines et d'engins de levage avec les ateliers Caillard, Duchesne ; les huileries et la raffinerie de pétrole de Desmarais ; Tréfileries et Laminoirs de Lazare Weiler ; ateliers électromécaniques de la Société Westinghouse ; Corderies de la Seine ; Compagnie des Extraits Tinctoriaux et Tannants ; Société le Nickel... s'implantentau Havre. Dans la banlieue, Schneider s'installe à Harfleur, l'usine de plomb Bassot à Gournay. A partir de 1890, le nombre des Havrais travaillant dans l'industrie dépasse ceux employés sur le port et dans la marine.


Etablissements Schneider et Cie. Vue générale des ateliers d'artillerie.

Le Havre s'embellit cependant en construisant des bâtiments à usage public : un nouvel hôtel de ville, une sous-préfecture, un palais de justice, une gare, chef-d’œeuvre de l'architecture métallique, le Cercle Franklin. La ville bénéficie du premier réseau de tramways installé en France, d'abord tramways hippomobiles puis tramways électriques. La municipalité Jules Siegfried dote Le Havre du premier bureau d'hygiène français et d'un nouvel hôpital, l'hôpital Pasteur, d'une conception originale, par pavillons séparés.
L'augmentation de la population est essentiellement due à des apports extérieurs : hauts et bas-Normands chassés des campagnes par la crise de l'agriculture et l'industrie cotonnière ; Bretons fuyant la misère ; Anglais, Suisses, Allemands, employés dans le négoce. Cette multiplicité des apports n'est pas sans poser des problèmes d'intégration surtout pour les plus démunis. Tel est le cas, pendant plus d'un demi-siècle, des Bretons, véritables immigrés dans un Havre qui, pendant longtemps, ne leur offre que des travaux pénibles et des conditions de vie misérables. Population aux structures sociales très contrastées, aux oppositions tranchées inscrites dans le paysage urbain : une ville basse ouvrière et populeuse, une ville haute, «la Côte», bourgeoise et aérée. Une bourgeoisie constituée de grands capitaines d'affaires entourés d'une pléiade de négociants, courtiers, mandataires ; des masses populaires salariées et dépendantes qui vivent essentiellement de l'activité maritime et industrielle. Entre ces deux pôles, des couches intermédiaires, peu nombreuses, composées d'artisans, de petits commerçants, de membres des professions libérales et d'un groupe très réduit de fonctionnaires, de magistrats, de professeurs, d'ingénieurs et d'artistes. Une population rapide à s'émouvoir, à se révolter, comme lors des conflits sociaux de 1900 ou de l'affaire Durand en 1910.
Affrontés à de grandes difficultés de logement et d'hygiène, se heurtant à un patronat certes clairvoyant mais intransigeant, souvent arrogant et dur, les travailleurs havrais se regroupent assez vite et se dotent, dès 1880, de structures syndicales qui font du Havre l'un des bastions du syndicalisme en France.
Au cours de la guerre 1914-1918, Le Havre est la grande base d'approvisionnement des armées alliées. Les troupes britanniques s'installent dès le mois d'août 1914, suivies par les Américains en 1917. Une activité intense règne sur le port : troupes, matériel, munitions débarquent à un rythme continu. Des camps de repos, des dépôts de matériel, des hôpitaux sont installés dans la ville et aux environs. Les Belges tiennent une grande place parmi les Alliés. Sainte-Adresse devient la capitale de la Belgique : gouvernement, fonctionnaires, corps diplomatique s'installent au Nice-Havrais et dans les villas du bord de mer. Havrais et réfugiés belges travaillent avec ardeur à la fabrication du matériel de guerre. En décembre 1915, l'explosion de l'usine pyrotechnique belge cause de nombreux morts et des dégâts considérables à Graville et à Harfleur. Dans la nuit du 31 juillet au 1er août 1918, un avion allemand survole la ville et lâche ses bombes au hasard, causant la mort du docteur Postel dans les ruines de sa maison rue Just-Viel. Aux armées, 7000 soldats havrais, en particulier des 129ème et 329ème régiments d'infanterie, trouvent la mort sur les champs de bataille.


Siège des ministres belges durant la guerre 1914-1918.

LA « PORTE OCEANE »

Après l'armistice de 1918, Le Havre reprend sa place de grand port de commerce. Les lignes transatlantiques sur New York et les Antilles se développent. Des grands paquebots d'avant 1914, seul reste «La France». De nouvelles unités viennent combler les disparitions : «Paris», «Ile-de-France», «Lafayette», «Champlain» et surtout «Normandie», maintiennent le prestige de la Compagnie générale transatlantique. Mais la fin de l'émigration vers l'Amérique et la crise de 1931 compromettent son équilibre financier. Bien que la concurrence étrangère se fasse de plus en plus sentir, Le Havre demeure un grand marché mondial du café, du coton, du cacao, du bois. L'industrie, elle aussi, se développe ; aux industries d'avant-guerre viennent s'ajouter la construction aéronautique, usines Bréguet, et surtout la création d'une importante raffinerie de pétrole à Gonfreville l'Orcher.
La ville s'agrandit en annexant le reste de Graville en 1919. L'urbanisation monte à la conquête du plateau où plusieurs lotissements permettent de désengorger les vieux quartiers. La municipalité Léon Meyer tente d'assainir la ville basse et d'y rendre la vie plus agréable. Plusieurs jardins publics sont créés, la gare est reconstruite, le Palais des Expositions est ouvert. La population de l'agglomération havraise atteint 185 000 habitants en 1936. La vie politique et syndicale est toujours très active. Elle est marquée par la grande grève des métallurgistes de 1922 au cours de laquelle quatre ouvriers sont tués près de Franklin et surtout par le grand mouvement social de 1936 qui commence par la grève et l'occupation de l'usine Bréguet.
Mais en 1939, c'est à nouveau la guerre. Le Havre redevient une base britannique. L'hiver 39-40 est calme, mais, après le déclenchement de l'offensive allemande, le 10 mai 1940, le 19 a lieu le premier bombardement ennemi. Le 11 et le 12 juin, la ville se vide de ses habitants qui fuient sur les routes ou par la mer. Le 13 juin, les troupes allemandes entrent dans une ville quasi déserte, encore recouverte des fumées des bacs de pétrole incendiés. C'est le début d'une longue et terrible occupation. Les restrictions alimentaires affament la population. Les bombardements répétés sèment la mort et les destructions. Transformée en place forte, la ville est incluse dans le mur de l'Atlantique et les quartiers du bord de mer et du port sont évacués de leur population. La résistance s'organise et porte des coups sévères à l'ennemi : déraillements de trains, destruction de la base sous-marine... En septembre 1944, après un siège de dix jours, la ville est libérée. Mais elle est en partie détruite, les bombardements des 5 et 6 septembre 1944, en particulier ont été dévastateurs. Le bilan des cinq années de guerre est lourd :

5126 morts - 28 fusillés
132 bombardements
12500 immeubles détruits - 35000 sinitrés totaux
18 kilomètres de quais détruits dans le port

La paix revenue, dans des conditions de vie difficiles surtout pour les sinistrés, malgré une pénurie parfois totale de matériaux, les Havrais se remettent au travail. La reconstruction va durer vingt ans, de 1945 à 1964. L'agglomération urbaine ne retrouve sa population d'avant-guerre qu'au dénombrement de 1962. Bléville est annexé au Havre en 1953 et Sanvic en 1955.
En 1953, les Havrais ont la satisfaction de voir un des leurs, René Coty, accéder à la présidence de la République.
La reconstruction modifie complètement le visage de la ville, Le Havre est désormais une ville orthogonale, ponctuée de bâtiments remarquables comme l'église Saint-Joseph, l'hôtel de ville ou le musée des Beaux-Arts. Le Havre s'enorgueillit de posséder la première maison de la Culture de France inaugurée en 1961 par André Malraux et installée depuis 1982 dans les bâtiments d'une architecture originale conçue par Oscar Niemeyer. La forêt de Montgeon, le parc de Rouelles sont des espaces de nature et de liberté qui permettent aux Havrais de se détendre.
L'activité du port a beaucoup évolué depuis la dernière guerre. Après une période faste pour les grands transatlantiques comme «Liberté» ou «France», ceux-ci, concurrencés par les transports aériens, ont disparu. L'espace portuaire s'est considérablement étendu vers l'est, consacré essentiellement au trafic minéralier et aux containers. L'industrie, elle aussi a évolué en partant à la conquête de la plaine alluviale, d'importantes industries nouvelles se sont implantées : construction automobile avec les usines Renault, industrie chimique des dérivés du pétrole.
Siège d'écoles de haut niveau comme l'Ecole Supérieure de Commerce, l'Ecole Nationale de la Marine Marchande, l'Institut des Affaires Internationales, doté d'un IUT, Le Havre possède une université depuis 1983. Ville moderne tournée vers l'avenir,11ème ville de France et 1ère ville de Normandie par sa population, port de l'Europe ouvert sur le trafic de l'Atlantique nord, Le Havre a de nombreux atouts pour faire face aux défis du XXe siècle.  


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