Les dossiers de l'histoire
Du Havre-de-grace à porte océane -
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DU HAVRE-DE-GRACE A LA PORTE OCEANE
JEAN LEGOY
UNE VOCATION PORTUAIRE
extrait du livre "Le HAVRE volonté et modernité"
éditions La Galerne
La Seine et son estuaire
forment, depuis les temps les plus reculés, la voie de pénétration
naturelle vers l'intérieur de la France et sa capitale, Paris.
Grand axe de commerce et de relations entre les hommes, l'estuaire
est un site très anciennement habité : à l'époque gallo-romaine,
c'est le port de Caracotinum, ancêtre d'Harfleur, et surtout celui
de Juliobona, Lillebonne d'aujourd'hui.
Pendant le Moyen Age, Rouen est le grand
port de la Basse-Seine, mais la remontée du fleuve oblige
les navires de haute-mer à "alléger" dans les ports
de l'estuaire. Cette période est caractérisée par la recherche
du meilleur port possible : au XIème siècle,
c'est la création de Honfleur sur la rive sud ; du XIIème au XVème siècles,
c'est l'utilisation successive de Chef-de-Caux, l'actuelle Sainte-Adresse,
de Harfleur, et surtout de Leure.
Mais au XVIè siècle, ces
ports s'ensablent et, malgré des travaux importants, deviennent
inutilisables. Rouen réclame donc des autorités royales la création
d'un nouvel avant-port. Cette demande rouennaise coïncide avec
une nécessité économique et stratégique : le nouveau courant commercial
dû à la découverte de l'Amérique et l'afflux de ses richesses
en Europe. C'est l'époque du développement des villes de l'Europe
du Nord qui profitent du déplacement du commerce européen de la
Méditerranée vers l'Atlantique, la Manche et la mer du Nord. La
royauté française veut participer à ce nouveau courant de richesses
et pour cela, il lui faut un port fiable sur les côtes de la Manche
pour abriter sa flotte.
UN"HAVRE NEUF"
François 1er, charge
l'amiral Bonnivet de créer un nouveau port le 7 février 1517. L'amiral transmet
la mission à Guyon le Roy, seigneur du Chillou,
capitaine du port de Honfleur. Ce dernier connaît bien
les rives de l'estuaire et choisit l'emplacement qui lui
semble le plus favorable : les
criques qui dépendent de la paroisse d'Ingouville et
dénommées "lieu de Grâce". Le 16
avril 1517, le premier coup de pioche est donné dans
l'amoncellement des galets qui bordent la mer, le Perrey, et un chenal est
creusé, menant à une crique aménagée en bassin, le
futur bassin du Roy. Les habitants affluent déjà et le 8 octobre 1517, le roi signe l'acte de
naissance de la ville du Havre. Port et ville à
caractère militaire, entourés de fortifications, avec
une ouverture donnant sur la seule route qui les relie à
l'arrière-pays, la porte
d'Ingouville ; et une entrée du port gardée par
une puissante forteresse, la tour François 1er.

Décret de création du Havre-de-Grâce. |
Il est visité à plusieurs reprises par François
1er, par Henri II, par Henri IV. Le roi tient la ville
"en sa main" et l'administration
est confiée à un gouverneur, représentant direct du roi.
Le gouverneur ou son lieutenant, préside les réunions d'un conseil
chargé d'administrer la commune, constitué de bourgeois notables,
des négociants pour la plupart.
Il fallait du courage pour s'accrocher à cette fin de terre, face
à la mer, le dos à un environnement hostile. Il fallait lutter
ou périr, se défendre contre les éléments, se développer ou disparaître.
En 1525, les Havrais résistent à la "mâle marée" qui
emporte les premières constructions, noie une centaine d'hommes
et emporte 28 bateaux de pêche jusqu'au pied du prieuré de Graville.
Confiants dans l'avenir, ils construisent en 1541, un nouveau quartier, Saint-François, sur
les plans de l'architecte italien Girolamo Bellarmati. Il faut
sans arrêt dégager l'accès au port des amoncellements de vase
et de galets amenés par la marée ; des corvées recrutées parmi
des habitants exécutent ce travail.
Ville nouvelle, ouverte à toutes les influences, le Havre-de-Grâce
se révèle perméable à la Réforme. Elle a rapidement son prêche.
Sous l'égide de Coligny, Grand Amiral de France, de nombreux convois
de protestants partent du Havre pour aller fonder des colonies
en Amérique où ils espèrent pouvoir pratiquer librement leur foi.
Le Havre-de-Grâce devient ainsi un des enjeux des guerres de Religion.
En septembre 1562, le traité de Hampton-Court signé entre
la reine Elisabeth d'Angleterre et les protestants français ouvre
Le Havre à une garnison anglaise de 3000 hommes commandée par
Warwick. Après un siège catastrophique pour les habitants, la
ville est reprise en juillet 1563, par l'armée royale commandée
par le connétable de Montmorency, en présence du jeune
roi Charles IX et de la reine mère Catherine de Médicis.

Plan du Havre en 1563, par Hironimus Cock. |
A la fin de la période troublée
des guerres de Religion, le commerce maritime du
Havre-de-Grâce est interrompu, le port qui n'est plus
entretenu, tombe en ruine et la population est diminuée
par le départ en Angleterre ou en Suisse d'un certain
nombre de protestants, surtout des artisans et des
ouvriers qualifiés. Lors de sa visite au Havre, en septembre 1603, Henri IV prend des
mesures pour la restauration du port et la reprise du
commerce maritime.
UNE VILLE ET UN PORT AU DESTIN AMBITIEUX
C'est Richelieu,
ministre de Louis XIII et gouverneur du Havre qui fixe pour deux siècles l'aspect
militaire de la ville et du port. Il fait
renforcer les fortifications, construire une porte de la
ville monumentale, la porte
d'Ingouville dite de Richelieu, et surtout il
ordonne la construction d'une citadelle qui occupe toute
la partie sud-est de la ville. Colbert
renforce encore ce caractère militaire en créant un
arsenal de la Marine autour du seul bassin à flot, le
bassin du Roy, obligeant ainsi les chantiers navals à
aller s'installer sur le Perrey en bordure de la mer et
l'hôpital à se déplacer sur le territoire d'Ingouville
en 1669.
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La porte d'Ingouville en 1632.
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Tout en renforçant le caractère
militaire du Havre-de-Grâce, ces deux ministres oeuvrent
grandement au développement de
l'activité commerciale du
port, introduisant ainsi des éléments contradictoires
dans son expansion : le port de commerce se développant
au détriment du port de guerre, le bassin du Roy étant
réservé aux navires de guerre, les
navires de commerce s'entassent dans l'avant-port et le
long du Grand-Quai (actuel quai de Southampton).
Le gouvernement pousse les négociants aux armements
maritimes et aux entreprises coloniales. Dès le XVIIème siècle, le Havre-de-Grâce
reçoit les produits exotiques, sucre, café, coton,
épices, les accumule sur ses quais ou dans des
entrepôts et les redistribue vers la France et l'Europe.
La Compagnie du Sénégal, la Compagnie des Indes
s'installent au Havre. La traite
des Noirs, le commerce colonial avec les Amériques et
les Antilles fournissent du travail à une
population de plus en plus nombreuse et enrichissent les
négociants havrais. Grâce à l'accumulation du capital,
les maisons de commerce du Havre qui n'étaient
jusqu'alors que des comptoirs de maisons rouennaises ou
parisiennes, acquièrent indépendance et notoriété.
Une manufacture de tabacs s'installe à Saint-François,
les constructions navales se développent à la fois dans
l'arsenal et sur les nombreux chantiers du Perrey. La
prospérité se manifeste par une vague de constructions
: l'hôtel de Beauvoir près
de l'entrée du port en 1752, la
Douane à l'angle du Grand-Quai (quai de
Southampton) et du quai Notre-Dame en 1754, le Prétoire (actuel Muséum) en
1758. La population atteint 20 000
habitants à la veille de la Révolution.
Enfermée dans ses remparts, la ville est surpeuplée, on
surélève les maisons, on construit dans les cours. Cet
entassement a des conséquences déplorables sur
l'hygiène et la salubrité. Le
Havre-de-Grâce est une ville malsaine où les
épidémies sont fréquentes. Faute de place, les
pauvres gens s'installent dans des cabanes ou de
mauvaises constructions hors les murs, sur le Perrey, à
Ingouville ou dans la plaine de Graville. Les riches
négociants se font construire des pavillons, presque des
châteaux, à la "Côte", à partir de 1750.
Les guerres de Louis XIV et de Louis
XV interrompent momentanément l'essor du Havre, surtout en 1694 et en 1759 quand la ville est
bombardée par la flotte anglaise. Mais à chaque
fois, la paix revenue, l'activité maritime reprend de
plus belle. En 1749, Madame de Pompadour veut voir la
mer, c'est le Havre-de-Grâce que le roi Louis XV choisit
pour la satisfaire, fastueuse visite qui ruine les
finances de la ville pour plusieurs années.
La guerre d'Indépendance des Etats-Unis, qui commence en
1776, marque une étape importante dans l'histoire du
Havre et oriente considérablement le futur destin de la
ville. Des cargaisons importantes d'armes et de munitions
sont acheminées vers les insurgés en partie par les
soins de Beaumarchais. Des volontaires conduits par le général Lafayette partent du
Havre pour aller s'illustrer sur les champs de bataille
américains.

Arrivée du Roi au Havre-de-Grâce, 1749. |
VERS UNE VILLE NOUVELLE
Prévu comme un arsenal, Le
Havre-de-Grâce est devenu au XVIIIème siècle
l'entrepôt de Paris et de Rouen, puis l'un des quatre
grands ports coloniaux français. La prospérité future
dépend maintenant de l'espace portuaire et urbain.
Depuis le milieu du XVIIIème siècle des études sont
entreprises pour agrandir le port et la ville afin de
répondre à l'accroissement du trafic maritime et de la
population. Quand, après 1780, Le
Havre devient le deuxième port français pour le
commerce colonial et le trafic négrier, le
problème devient urgent. Lors de sa visite au Havre en
juin 1786, le roi Louis XVI approuve le plan proposé par
l'ingénieur Lamandé. Selon
ce plan, la surface de la ville doit être quadruplée,
celle du port étant doublée. Les travaux commencent
rapidement mais ils sont quasiment interrompus par la
Révolution.
Pendant la révolution, Le Havre affirme son caractère
militaire en devenant un des points essentiels de la
défense des côtes face à l'Angleterre et en
construisant ou en armant plusieurs frégates de la
France révolutionnaire. C'est aussi l'intermédiaire
indispensable au ravitaillement de Paris et des armées
par ses importations de blé venu d'Europe du Nord ou
d'Amérique et réexpédié par la Seine.
Les Havrais participent activement à la Révolution. En mars 1789, ils prennent la parole et
rédigent des cahiers de doléances. Le grand
négociant Jacques François Begouen est élu député du
Tiers Etat. En l'an II, les
Jacobins havrais équipent et arment un bataillon de
volontaires et donnent le nom de Havre-Marat à la ville.
Ils multiplient leurs efforts pour soulager la misère
des plus démunis et pour leur apporter l'instruction. A
deux reprises, en 1796 et en 1804, les Havrais repoussent
les tentatives de bombardement de la flotte anglaise.
Excepté la période qui suit la paix d'Amiens en 1802,
le blocus des côtes instauré par l'ennemi marque un
arrêt dans le développement du commerce maritime.
L'achèvement du plan Lamandé reprend dès la paix
revenue. Les bassins du Commerce et
de la Barre entrent en service, l'espace compris
entre les anciennes fortifications et les nouvelles est
enfin urbanisé, un règlement de 1821 tente de donner à
ces nouveaux quartiers une allure "bourgeoise".
Commence alors "l'âge d'or" de la prospérité
havraise : le commerce triomphe ; en 1829, le Havre cesse
officiellement d'être port de guerre au profit de
Cherbourg. Le commerce du coton
avec l'Amérique, le transport des émigrants, la pêche
à la baleine sont les principales activités du port.
Les bateaux américains à voile apportent le coton et
remmènent en fret de retour, les émigrants
qui affluent sur les quais du Havre. Des dizaines de
milliers d'Allemands, d'Italiens, de Grecs, de Russes
arrivent au Havre par familles entières, toutes plus
misérables les unes que les autres. Ils logent dans des
auberges, des lieux d'accueil, ou simplement sur les
trottoirs, dans l'attente d'un départ. Il en sera ainsi
jusque vers 1925, quand l'Amérique réglementera
sévèrement l'immigration. Ce sont eux qui assureront le
démarrage des compagnies maritimes et qui feront leur
fortune.

Campement d'émigrants, 1844. |
En 1817, un américain de Nantukett,
Jeremiah Winslow, attiré
par les primes intéressantes offertes par le
gouvernement français, sinstalle au Havre pour
pratiquer la pêche à la baleine. Grâce à lui et à
plusieurs autres armateurs dont les Lamotte et les
Bossière, Le Havre devient le
premier port baleinier français. Une flotte
dune quarantaine de navires baleiniers se livre à
cette activité.
br>Lors de la révolution de 1830, Le Havre
manifeste son attachement au libéralisme conservateur en résistant
à lapplication des ordonnances de Charles X concernant la
presse et en adhérant pleinement à la venue au pouvoir de Louis-Philippe.
La période de la monarchie de juillet est aussi celle
des débuts de lindustrialisation du Havre. Hors
les murs, dans la plaine de Graville, de part et
dautre du canal Vauban, sinstallent
les usines métallurgiques Mazeline et Nillus. Les
raffineries de sucre, les briqueteries se multiplient à
Ingouville et à Graville. Larrivée
du chemin de fer au Havre en 1847, donne un élan
nouveau au développement de l'industrie et à
l'activité maritime, en particulier en augmentant
l'afflux des émigrants en route pour l'Amérique.
Cette prospérité qui attire une population nombreuse
fait qu'à nouveau Le Havre étouffe dans ses remparts,
la population déborde dans la plaine de Graville et de
Leure. Dans le port, les navires ont du mal à trouver de
la place, l'utilisation en 1847 des
premiers navires à vapeur sur la ligne de New York, pose
de nouvelles exigences. Il faut procéder à de nouveaux agrandissements que vont
retarder les troubles de la révolution de 1848 et la
crise économique qui l'accompagne. Cette révolution se
déroule au Havre dans le calme. Elle se traduit surtout
par un renforcement du pouvoir des notables. Tout le
monde attend le retour d'une certaine stabilité
politique qui facilite la reprise des affaires et la fin
du chômage.
UNE SECONDE NAISSANCE DU HAVRE
1852 peut être considérée comme l'année de
la seconde naissance du Havre. Les Havrais obtiennent du gouvernement
l'autorisation de supprimer les fortifications
et d'annexer les communes voisines : Bas-Sanvic, Ingouville,
partie ouest de Graville-Leure. D'un seul coup la surface
de la ville est multipliée par neuf et la population est
doublée. La disparition des fortifications entre 1854 et 1864
permet de tracer les grandes artères : actuels boulevard
de Strasbourg, avenue Foch et boulevard François 1er.
Du 45ème rang des villes françaises qu'il tenait jusqu'alors,
Le Havre accède au 10ème rang avec près de 60
000 habitants. L'expansion est alors remarquable, une des plus
rapides de toutes les villes françaises. Les 100 000 habitants
sont atteints vers 1880 et à la veille de la guerre de 1914, l'agglomération havraise
compte environ 170 000 habitants.
Deux événements, entre 1852 et 1914, ralentissent momentanément
cette
progression : la guerre de Sécession qui de 1861 à 1865 divise
le nord et le sud des Etats-Unis et qui a un effet néfaste sur
le commerce, et la guerre de 1870-1871 pendant laquelle les
notables républicains prennent en main la défense de la ville
et empêchent les Prussiens de s'en emparer.
Le remplacement progressif de la navigation à voile par la navigation
à vapeur, l'augmentation de la taille des navires avec l'adoption
de la coque en fer, la progression du volume des marchandises transportées
nécessitent l'agrandissement du port.De nouveaux bassins sont creusés - bassin de Leure, bassin
Vauban, bassin Dock, bassin Bellot. La création
des grandes compagnies maritimes, la Compagnie générale transatlantique en 1864,
les Chargeurs Réunis en 1872, les escales des navires des grandes
compagnies étrangères, anglaises, allemandes, hollandaises,
américaines, la course au gigantisme des navires qu'ellesont
engagée, nécessitent la création de bassins qui puissent recevoir
ces «villes flottantes». Un nouvel avant-port et un bassin de
marée sont conquis sur la mer à partir de 1912.
L'industrie, liée en grande partie
au trafic maritime, prend de lextension à Graville et
dans le quartier de Leure. Constructions navales avec les Forges
et Chantiers de la Méditerranée ; fabrication de machines marines
et d'engins de levage avec les ateliers Caillard, Duchesne ;
les huileries et la raffinerie de pétrole de Desmarais ; Tréfileries
et Laminoirs de Lazare Weiler ; ateliers électromécaniques de
la Société Westinghouse ; Corderies de la Seine ; Compagnie
des Extraits Tinctoriaux et Tannants ; Société le Nickel...
s'implantentau Havre. Dans la banlieue, Schneider s'installe
à Harfleur, l'usine de plomb Bassot à Gournay. A partir de 1890,
le nombre des Havrais travaillant dans l'industrie dépasse ceux
employés sur le port et dans la marine.

Etablissements Schneider et Cie. Vue générale des ateliers
d'artillerie. |
Le Havre s'embellit cependant en construisant des bâtiments à
usage public : un nouvel hôtel de ville, une sous-préfecture,
un palais de justice, une gare, chef-deuvre de l'architecture
métallique, le Cercle Franklin. La ville
bénéficie du premier réseau de tramways installé en France,
d'abord tramways hippomobiles puis tramways électriques. La municipalité
Jules Siegfried dote Le Havre du premier bureau d'hygiène
français et d'un nouvel hôpital, l'hôpital Pasteur, d'une
conception originale, par pavillons séparés.
L'augmentation de la population est essentiellement
due à des apports extérieurs : hauts et bas-Normands chassés des
campagnes par la crise de l'agriculture et l'industrie cotonnière
; Bretons fuyant la misère ; Anglais, Suisses, Allemands, employés
dans le négoce. Cette multiplicité des apports n'est pas sans
poser des problèmes d'intégration surtout pour les plus démunis.
Tel est le cas, pendant plus d'un demi-siècle, des Bretons, véritables
immigrés dans un Havre qui, pendant longtemps, ne leur offre que
des travaux pénibles et des conditions de vie misérables. Population
aux structures sociales très contrastées, aux oppositions tranchées
inscrites dans le paysage urbain : une ville
basse ouvrière et populeuse, une ville haute, «la Côte», bourgeoise
et aérée. Une bourgeoisie constituée de grands capitaines
d'affaires entourés d'une pléiade de négociants, courtiers, mandataires
; des masses populaires salariées et dépendantes qui vivent essentiellement
de l'activité maritime et industrielle. Entre ces deux pôles,
des couches intermédiaires, peu nombreuses, composées d'artisans,
de petits commerçants, de membres des professions libérales et
d'un groupe très réduit de fonctionnaires, de magistrats, de professeurs,
d'ingénieurs et d'artistes. Une population rapide à s'émouvoir,
à se révolter, comme lors des conflits sociaux de 1900 ou de l'affaire
Durand en 1910.
Affrontés à de grandes difficultés de logement et d'hygiène, se
heurtant à un patronat certes clairvoyant mais intransigeant,
souvent arrogant et dur, les travailleurs havrais se regroupent assez vite et se
dotent, dès 1880, de structures syndicales qui font du Havre l'un
des bastions du syndicalisme en France.
Au cours de la guerre 1914-1918, Le Havre
est la grande base d'approvisionnement des armées alliées.
Les troupes britanniques s'installent dès le mois d'août 1914,
suivies par les Américains en 1917. Une activité intense règne
sur le port : troupes, matériel, munitions débarquent à un rythme
continu. Des camps de repos, des dépôts de matériel, des hôpitaux
sont installés dans la ville et aux environs. Les Belges tiennent
une grande place parmi les Alliés. Sainte-Adresse devient la capitale de la Belgique : gouvernement,
fonctionnaires, corps diplomatique s'installent au Nice-Havrais
et dans les villas du bord de mer. Havrais et réfugiés
belges travaillent avec ardeur à la fabrication du matériel de
guerre. En décembre 1915, l'explosion de l'usine pyrotechnique
belge cause de nombreux morts et des dégâts considérables à Graville
et à Harfleur. Dans la nuit du 31 juillet au 1er août 1918, un
avion allemand survole la ville et lâche ses bombes au hasard,
causant la mort du docteur Postel dans les ruines de sa maison
rue Just-Viel. Aux armées, 7000 soldats havrais, en particulier
des 129ème et 329ème régiments d'infanterie, trouvent la mort
sur les champs de bataille.

Siège des ministres belges durant la guerre 1914-1918. |
LA « PORTE OCEANE »
Après l'armistice de
1918, Le Havre reprend sa place de grand port de
commerce. Les lignes
transatlantiques sur New York et les Antilles se
développent. Des grands paquebots d'avant 1914, seul reste «La France». De
nouvelles unités viennent combler les disparitions :
«Paris», «Ile-de-France», «Lafayette»,
«Champlain» et surtout «Normandie», maintiennent le
prestige de la Compagnie générale transatlantique. Mais
la fin de l'émigration vers l'Amérique et la crise de
1931 compromettent son équilibre financier. Bien que la
concurrence étrangère se fasse de plus en plus sentir,
Le Havre demeure un grand marché mondial du café, du
coton, du cacao, du bois. L'industrie, elle aussi, se
développe ; aux industries d'avant-guerre viennent
s'ajouter la construction aéronautique, usines Bréguet,
et surtout la création d'une
importante raffinerie de pétrole à Gonfreville l'Orcher.
La ville s'agrandit en annexant le reste de Graville
en 1919. L'urbanisation monte à la conquête du plateau où plusieurs
lotissements permettent de désengorger les vieux quartiers. La municipalité
Léon Meyer tente d'assainir la ville basse
et d'y rendre la vie plus agréable. Plusieurs jardins publics sont créés,
la gare est reconstruite, le Palais des Expositions
est ouvert. La population de l'agglomération havraise atteint 185 000 habitants en
1936. La vie politique et syndicale est toujours très active. Elle
est marquée par la grande grève des métallurgistes de 1922 au cours de
laquelle quatre ouvriers sont tués près de Franklin et surtout par le
grand mouvement social de 1936 qui commence par la grève et l'occupation
de l'usine Bréguet.
Mais en 1939, c'est à nouveau la guerre. Le Havre redevient une base britannique. L'hiver
39-40 est calme, mais, après le déclenchement de l'offensive allemande,
le 10 mai 1940, le 19 a lieu le premier bombardement ennemi. Le
11 et le 12 juin, la ville se vide de ses habitants qui fuient sur les
routes ou par la mer. Le 13 juin, les troupes allemandes entrent dans une ville
quasi déserte, encore recouverte des fumées des bacs de pétrole
incendiés. C'est le début d'une longue et terrible occupation. Les restrictions
alimentaires affament la population. Les bombardements répétés sèment
la mort et les destructions. Transformée en place forte, la ville est incluse dans le mur de l'Atlantique
et les quartiers du bord de mer et du port sont évacués de leur population.
La résistance s'organise et porte des coups sévères à l'ennemi : déraillements
de trains, destruction de la base sous-marine... En septembre 1944, après
un siège de dix jours, la ville est libérée. Mais
elle est en partie détruite, les bombardements des 5 et 6 septembre 1944,
en particulier ont été dévastateurs. Le bilan des cinq années de
guerre est lourd :
5126 morts - 28 fusillés
132 bombardements
12500 immeubles détruits - 35000 sinitrés totaux
18 kilomètres de quais détruits dans le port
La paix revenue, dans des conditions de
vie difficiles surtout pour les sinistrés, malgré une pénurie parfois
totale de matériaux, les Havrais se remettent au travail. La reconstruction
va durer vingt ans, de 1945 à 1964. L'agglomération urbaine ne retrouve
sa population d'avant-guerre qu'au dénombrement de 1962. Bléville est annexé au Havre en 1953 et Sanvic en 1955.
En 1953, les Havrais ont la satisfaction de voir
un des leurs, René Coty, accéder à la présidence de la République.
La reconstruction modifie complètement
le visage de la ville, Le Havre est désormais une
ville orthogonale, ponctuée de bâtiments remarquables comme l'église Saint-Joseph,
l'hôtel de ville ou le musée des Beaux-Arts. Le
Havre s'enorgueillit de posséder la première maison de la Culture de France
inaugurée en 1961 par André Malraux et installée depuis 1982 dans les
bâtiments d'une architecture originale conçue par Oscar Niemeyer. La forêt
de Montgeon, le parc de Rouelles sont des espaces de nature et de liberté
qui permettent aux Havrais de se détendre.
L'activité du port a beaucoup évolué depuis la
dernière guerre. Après une
période faste pour les grands transatlantiques comme
«Liberté» ou «France», ceux-ci, concurrencés
par les transports aériens, ont disparu. L'espace portuaire s'est
considérablement étendu vers l'est, consacré
essentiellement au trafic minéralier et aux containers.
L'industrie, elle aussi a évolué en partant à la
conquête de la plaine alluviale, d'importantes
industries nouvelles se sont implantées : construction
automobile avec les usines Renault,
industrie chimique des dérivés du pétrole.
Siège d'écoles de haut niveau comme l'Ecole
Supérieure de Commerce, l'Ecole Nationale de la Marine Marchande, l'Institut
des Affaires Internationales, doté d'un IUT, Le Havre possède une université
depuis 1983. Ville moderne tournée vers l'avenir,11ème
ville de France et 1ère ville de Normandie par sa population, port
de l'Europe ouvert sur le trafic de l'Atlantique nord, Le Havre a de nombreux
atouts pour faire face aux défis du XXe siècle.
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