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François Herdé

 

 
Les grands Havrais

Si l�on souscrit � l�adage � loin des yeux, loin du c�ur �, alors il est indubitable que son corollaire est �galement vrai : � pr�s du c�ur, pr�s des yeux �.

Ceci nous am�ne tout droit � la c�l�bration de quelques grands havrais.

La rue Gustave Langlois (le Luna Park fellinien � la sauce havraise).

Connaissez-vous Gustave Langlois (1837 - 1920) ? � J'attends � Allez, je vous aide un peu : c'�tait un Havrais. Alors � Vous ne voyez pas ? Moi non plus, notez. Humili� par cette m�connaissance, j'ai voulu y rem�dier mais ni mon Galernien pr�f�r� ni son bouquiniste de voisin n'ont connaissance d'un lexique � jour des c�l�brit�s havraises. Nous en sommes donc r�duits aux devinettes, jusqu'� ce que quelqu'un (et ceci est une exhortation � candidature) vienne au secours de mon inculture.

Voyons. Essayons d'imaginer ce que ce cher homme a pu �tre. Le pr�nom me ferait pencher pour la litt�rature ou la politique : maire du Havre au d�but de la III�me R�publique ? ou bien auteur de " Arnulfe, ou le d�sespoir au temps des colonies " ?
Son nom de famille quant � lui, l'apparenterait plut�t aux grands n�gociants du si�cle dernier. Importait-il du coton et de la mandragore ou bien au contraire exportait-il la moutarde et les mauvais �l�ments en direction du bagne ?

Nous n'en savons rien et il n'y a pas l� de quoi �tre fiers. Cela apprendra aux descendants de Gustave Langlois � ne pas faire partie du comit� de r�daction du Havre Citoyen : ils auraient pu m'�viter de passer pour un inculte ! Changeons donc pudiquement de sujet. Connaissez-vous la rue Gustave Langlois ? Cette fois, vous ne m'aurez pas car moi, je la connais ! Il faut �tre cycliste ou po�te pour conna�tre la rue Gustave Langlois.

Ceux qui l'habitent eux-m�mes appartiennent � l'une de ces deux cat�gories. Bon, je vais aider les cyclistes : je mets au d�fi tous ceux qui ont au moins une fois descendu la rue F�lix Faure en v�lo de ne pas avoir eu peur - une fraction de seconde - de d�valer involontairement la rue Gustave Langlois. Vous voyez la rue F�lix Faure ?

Celle qui part (en gros) de l'ancienne caserne et qui finit aux Gobelins. Au d�but, en partant de la caserne, elle est toute plate, toute droite, dominant la ville du haut de sa c�te. Si vous survivez aux priorit�s � droite et aux deux lyc�es (eux aussi sur la droite), c'est une rue assez tranquille, un peu comme la Seine entre Tancarville et Le Havre. Puis, aux alentours du num�ro 167, toujours droite, elle prend de la pente. Et l�, vous ne le savez pas encore mais vous �tes embarqu� dans les plus belles montagnes russes de toute la ville.

Un peu plus bas, environ � la moiti� de la descente, vous croisez l'impasse Jean Devilder ou, plus exactement, vous manquez de vous jeter dans la fa�ade de la premi�re maison de l'impasse Jean Devilder. Je me suis laiss� dire que c'�tait une professeur de piano, chant, solf�ge, etc qui habitait l� ; l'histoire ne nous dit pas combien de ses cours ont �t� interrompus par un quelconque " klonk " annonciateur que quelqu'un a encore rat� son virage.

Bref, vous tremblez encore d'avoir �vit� la rencontre avec Jean Devilder (rencontre qui aurait de toute fa�on fini en impasse !) lorsque la route vous entra�ne sournoisement - parce qu'� cet endroit l�, la chauss�e est insidieusement bomb�e - vers la rue Gustave Langlois ! Nous y voil� ! Y �tes-vous ? Comme si l'architecte en chef des routes du Havre, le cr�ateur de tout cela, avait voulu cr�er pour le descendeur de la rue F�lix Faure un pervers " quitte ou double ". Je l'entends d'ici, le cr�ateur, s'adressant au cycliste arrogant que je suis : " alors mon gars, tu te crois arriv� parce que tu as r�ussi � d�passer l'impasse Devilder ? Bravo, jusque l� c'est du sans-faute mais maintenant il faudrait peut-�tre monter d'une division*. Allez, laisse-toi aller, tu n'as qu'� prendre un poil � droite, l� � oui, c'est �a � Allez, � toi de faire ! " Et l� vous vous retrouvez en haut d'un tremplin pour le saut � ski : la rue est redevenue toute droite mais vous avez l'impression que le d�nivel� est de 50 % (est-ce si faux, d'ailleurs ?).

Votre regard qui d�vale la rue � toute vitesse prend son impulsion sur un minuscule terre-plein deux cents m�tres plus bas, �vite un peu difficilement deux peupliers qui se trouvent juste derri�re et, si le saut a �t� bien fait, passe tranquillement au-dessus d'un petit p�t� de maisons et plouf vous �tes dans la mer.

Car, au-del� des 4 Chemins, la rue Gustave Langlois plonge dans la mer, selon une perspective peu courante dans notre ville : elle ne donne ni sur le sud ni sur l'ouest mais entre les deux. Cela permet de voir les bateaux de � avant lorsqu'ils entrent dans le port, ce qui est une perspective extr�mement difficile � reproduire, croyez-moi, lorsqu'il s'agit de faire un dessin pour la f�te des p�res. La rue toute enti�re jouit d'ailleurs d'une relation particuli�re avec la perspective. G�om�triquement, toutes les maisons sont biscornues : j'aime particuli�rement la forme de celle qui est � l'angle du passage de Sainte-H�l�ne. Elle se donne des couleurs de palais florentin et la proue arrogante et profil�e d'un Titanic qui se laisserait porter par le vent d'ouest.
Et regardez donc le toit du 14 ter et ses grimaces chinoises ! La rue culmine avec les num�ros 35 � droite et 24 � gauche. Cela n'a l'air de rien, ces petits nombres, mais c'est parce qu'il y a beaucoup de bis et de ter. La preuve : dans un cas unique en France, la rue Gustave Langlois offre � la suite les num�ros 14, 14 ter et 14 bis. Allez savoir pourquoi !

Est-ce la proximit� de la rue d'Albion, celle qui est tout en bas, l� o� l'on recueille les restes de ceux qui n'ont pas �vit� les peupliers ?

Ou bien l'influence du passage de Sainte-H�l�ne, qui s'ouvre en haut � droite ?

Toujours est-il qu'il r�gne l� comme un peu d'humour anglais et j'imaginerais bien la rue Gustave Langlois en C�te d'Azur britannique avec un soup�on de cette civilisation latine que leurs meilleurs �l�ments appr�cient tant. C�t� impair, on aime se cacher derri�re un mur et un jardin. C�t� pair, au contraire, c'est la maison qui abrite de la rue le jardin, ses bruits de tondeuse et ses cris d'oiseaux �pargn�s. Dans la rue Gustave Langlois, on ne peut se garer que c�t� pair. Toutes les voitures sont gar�es face � la descente. Est-ce parce que leurs propri�taires n'aiment pas les d�marrages en c�te ? Ou bien parce que si c'est pour retrouver un beau matin sa voiture �crabouill�e en bas faute de freins, autant ne pas s'�tre fatigu� � faire un demi-tour avant ? Je crois plut�t que ce sont des partisans de l'a priori moralo-philosophique mis en avant par Pr�vert : pourquoi faire aujourd'hui ce que l'on peut remettre � demain ? Bref, l'habitant de la rue Gustave Langlois est po�te et moralisateur � ses heures. S'il est cycliste, le Puy de D�me doit lui para�tre reposant et la C�te d'Ingouville une promenade mais l'habitant de la rue Gustave Langlois ne me donne pas l'impression d'�tre cycliste. Il ne sacrifie pas aux modes, qui sont forc�ment �ph�m�res : il ne mange ni tomates mozzarella ni crumble aux fruits rouges, ce n'est pas un as du roller et il ne fait pas ses courses sur internet.

D'�ge ind�termin� et de mine ostensiblement ordinaire, l'habitant de la rue Gustave Langlois ne cherche pas � �veiller la jalousie. Au contraire, il fait tout pour que l'on ignore son existence, allant jusqu'� planter un panneau qui pr�vient le passant que la rue Gustave Langlois est une impasse alors que ce n'est pas vrai ! Et si Gustave Langlois �tait une invention des habitants de la rue Gustave Langlois ? Ah, ils sont forts ! * pas comme d'autres que je connais �


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